Pour les deux écoliers, Faber est un leader charismatique, il concentre sur lui tous les rêves et toutes les illusions de leur enfance, puis de leur adolescence. É eux trois, ils ne font qu'un. L'auteur nous donne accès à cette communauté en les faisant s'exprimer tous les trois à la première personne du singulier. Et pourtant, le lecteur sait toujours qui parle. Une façon, peut-être, pour l'auteur, de nous faire réfléchir, par ce procédé littéraire original, sur le devenir de la singularité dans un monde où elle disparait.

Les personnages principaux appartiennent à la même génération que l'auteur, né en 1981. C'est la deuxième génération après Auschwitz, les enfants de celle qui a eu 20 ans en 68. Ils ont eu 20 ans le onze septembre. L'auteur l'évoque ainsi : « Nous étions des enfants moyens d'un pays moyen d'Occident, deux générations après une guerre gagnée, une génération après une révolution ratée. Nous n'étions ni pauvres ni riches, nous ne regrettions pas l'aristocratie, nous ne rêvions d'aucune utopie et la démocratie nous était devenue égaleâ?¦.Nous avions été éduqués et formés par les livres, les films, les chansons, par la promesse de devenir des individus. Je crois que nous étions en droit d'attendre une vie différenteâ?¦..Nous avons appris à respecter l'art et les artistes, à aimer entreprendre pour créer du neuf, mais aussi à rêver, à nous promener, à apprécier le temps libre, à croire que nous pourrions tous devenir des génies, méprisant la bêtise, détestant comme il se doit la dictature et l'ordre établi. Mais pour gagner de quoi vivre comme tout le monde, une fois adultes, nous avons compris qu'il ne serait jamais question que de prendre la file et de travailler. É ce moment là, c'était la crise économique et on ne trouvait plus d'emploi, ou bien c'était du travail au rabais. Nous avons souffert la société comme une promesse deux fois déçue. Certains s'y sont fait, d'autre ne sont jamais parvenus à le supporter. Il y a eu en eux une guerre contre tout l'univers qui leur avait laissé entr'apercevoir la vraie vie, la possibilité d'être quelqu'un et qui avait sonné, après l'adolescence, la fin de la récréation des classes moyennes. » On l'entend, dans le souffle de la langue déployée par Tristan Garcia, ce roman est l'épopée de cette génération pourtant revenue de tout, fatiguée d'avoir encore à porter toutes ses illusions perdues d'avance à bout de bras.

Mais si les trois personnages principaux, à travers leurs relations affectives complexes, incarnent cette génération, dans une ville qui est la métaphore de notre monde et d'un occident qui glisse dans l'insignifiance, (le fleuve qui traverse Mornay s'appelle l'Hombre) la force et l'ampleur épique du texte aux accents parfois bibliques vient d'un niveau symbolique supérieur à travers lequel l'auteur nous rappelle qu'il est aussi métaphysicien. Faber, dans le roman, revient à Mornay pour subir le ch?timent que veulent lui infliger ses anciens disciples, persuadés d'être passés à côté de leur vie par sa faute. Lors de ce retour à Mornay, quinze ans après, Faber ne sera plus qu'une sorte d'épave et en même temps un démon, un ange déchu, un être qui ne sait plus que détruire et qu'il faut, à son tour, éliminer.

Cette trame narrative qui surplombe le roman, le lecteur la retrouve p 289 dans la bouche d'un ancien professeur que Faber a fait autrefois plonger dans la folie pour protéger Madeleine. Mr Mézière ne peut plus enseigner mais attablé au bar Le Khédive, le QG de Faber, il disserte sur Le Paradis perdu et sur les démons. « Lorsque Satan s'est relevé, il a vu ses serviteurs à terre, les généraux de ses armées. Qui étaient les anges perdus, ceux qui étaient tombés ? Les perdants de l'Histoire. Les cocus du monothéisme. Jahvé a triomphé des dieux d'antan : ceux qui préservaient les moissons et la fertilité des femmes ; ceux qui habitaient les airs et les eaux. Les dieux du Moyen-Orient. Jadis, ils avaient été les seigneurs de la terre. Toutes nos pensées étaient tournées vers eux. Nos protecteurs. Mille fois nous les avons priés. Les démons, ce ne sont rien d'autre que les idoles d'enfance de l'humanité. Lorsque l'humanité a vieilli, elle n'a plus supporté les dieux de son jeune ?ge : elle s'est sentie naïve et coupable. Elle ne pouvait pas regarder dans les yeux sa propre puérilité. Alors elle a chargé de tous les maux, de sa propre faute,ceux qu'elle avait chéris et qui avaient veillé sur elle. Voilà de quoi nous sommes coupables et qui nous fait peur dans les diables : d'avoir cru en eux et de les avoir trahis. » C'est aussi cela qu'incarne Faber, cette enfance de l'humanité qui se confond avec l'enfance des individus qui se nourrissent de leurs idoles avant de les sacrifier sur l'autel de leurs désillusions.

Dans ce sens, Faber est effectivement un "diable", un démon, un dieu déchu. L'enjeu de ce magnifique roman est de découvrir ce que nous voulons en faire. L'intrigue tient dans ce dilemme : voulons nous le détruire ou avons nous envie de le sauver? Lui, l'ange de la destruction et de la déception, si fatigué qu'il voudrait lui-même se faire disparaître. On pense à la parabole énigmatique de Heidegger : « Seul un dieu peut encore nous sauver. Car l'état du poète ne s'en tient pas à la visitation du dieu, il réside bien plutôt dans l'embrasement par le sacré. » Le roman de Tristan Garcia nous invite a redemption du "dieu-Faber" qui, bien que destructeur, et peut-être même pour cette raison, pourrait bien nous sauver d'une fatalité pathétique. Mais pour y arriver, il nous invite, page après page, à l'aimer, malgré tout, et à le sauver, lui aussi, afin qu'il nous sauve. En attendant, nul doute que le sacré a "embrasé" ce roman, pourtant profondément et radicalement athée, pour en faire ce petit chef d'?uvre de la littérature d'aujourd'hui.

Léo Scheer, le 27 septembre 2013