Loin d'une analyse sociologique de ce qu'a incarné cette génération, Tristan Garcia questionne l'immortalité de l'?me en attribuant à Faber une dimension fantastique. Petit à petit, il apparaît ' mais est-ce la « réalité » de Faber ou ce que les autres projettent de lui ? ' qu'il n'est pas un homme comme les autres, ou plutôt qu'il n'est pas un homme du tout. Il est une idole, une sorte de divinité appartenant aux temps anciens, avant le Dieu unique, autrement dit un démon. Les dieux à l'orée de la civilisation ont été transformés par le monothéisme en anges déchus, en diables ridicules et malfaisants. Ceux que nous avions adorés autrefois étaient désormais gênants ; ils nous rappelaient sans cesse notre candeur originelle tout autant que notre trahison.

Faber, ce Christ aux allures de rock-star, qui avait sauvé Basile et Madeleine des sévices qu'ils subissaient dans la cour de l'école primaire, est devenu, 15 ans plus tard, un clochard amnésique et pitoyable. A la manière d'un film d'épouvante mettant en scène un loup-garou dont l'apparence humaine progressivement se fissure, Faber s'est métamorphosé. Aujourd'hui, il est laid, il pue, ses dents sont g?tées, son torse est scarifié par les coups de cutter qu'il s'inflige depuis l'enfance, comme autant d'accès psychotiques. Lorsqu'ils étaient encore inséparables, Faber, dans une crise de délire, a appelé Basile et Madeleine au secours : il n'était pas un homme et cherchait une ?me.

La dimension maléfique de Faber est inapte à le sauver, les dieux archaïques ayant presque été effacés de nos esprits. « Comme une ?me n'est rien d'autre qu'une mémoire racontée, et que tout ce dont nous nous souvenons est destiné à être oublié, toutes les ?mes sont mortelles. » Tristan Garcia est athée, donc il ne croit pas au salut de l'individu qui a fait le succès de la religion chrétienne, mais il cherche où l'?me pourrait venir se nicher à présent. Pour l'auteur, qui a pour talent de tout réduire, y compris les gens, à des choses, le seul objet qui pourrait avoir une ?me, serait la génération. Celle qu'incarne Faber, mais qu'en serait-il alors de la suivante ?

Dans ce roman où rien n'est laissé au hasard, où chaque indice, chaque amorce d'intrigue finit par se résoudre, où les thèmes du temps qui passe et du vieillissement reviennent telle une obsession, la réponse est plus formelle qu'énonciatrice. Les chapitres sont tous écrits à la première personne, et c'est en prêtant attention à certains détails qu'on peut deviner qui parle. Ce « je » généralisé est celui de ma génération, mais pas seulement, car, aux deux-tiers du livre, un garçon plus jeune, un élève de Basile ' à 30 ans, il est devenu un professeur insignifiant, qui a renoncé à toute forme de destin exceptionnel ' et qui s'appelleâ?¦ Tristan prend la parole. Il connaît, de nom, la légende "Faber" et a découvert son histoire dans un manuscrit que tente d'achever Basile.

Tristan est mal à l'aise dans son époque et dans cette ville ordinaire (et imaginaire) de Province, dans ce pays vieillissant, qui tourne en rond au milieu des ruines de ce qu'il a peut-être été un jour. Son rêve ? Participer à une de ces aventures révolues depuis 15 ans. Décalé par rapport à ses camarades, il fantasme sur ceux qui ont perdu leur splendeur d'autrefois. Je pense en particulier à la superbe Estelle, reine des quartiers et du dance-floor qui se déhanchait sur « World Is Yours » de Nas ' les références musicales ne servent pas qu'à planter un décor, chaque titre de chanson est choisi pour faire passer un message ', que Faber et le retour à la norme, malgré les dons de magicienne qu'elle avait hérités de sa mère, ont détruite.

Plus on a été beau, intelligent et fort à l'adolescence, plus on apparaît ensuite comme un être quelconque ' à moins qu'on le remarque juste davantage, les gens médiocres l'étant tout bonnement restés. Il faudrait reprendre le flambeau de celui qui avait pour mission d'aimer et de protéger les autres, et qui a failli, puisque devant la fascination, ce « monstre à l'appétit grandissant », que Faber exerçait, « il n'y avait pas d'autre issue que la déception ».

Pour empêcher Basile et Madeleine, convaincus qu'ils ont raté leur vie à cause de leur ancien ami, de se venger de lui, pour le sauver, Tristan commet l'irréparable ' même si, dans le roman, aucune faute criminelle n'est jamais expiée. Par un ultime renversement des choses, Faber saisit l'occasion de se sacrifier à sa place et retrouve ainsi le sens de son rôle ici-bas. Débarrassé de cette imposture que le monde entier a exigé de lui, celle de faire croire qu'il était supérieur à ce qu'il était, lui qui n'était qu'une « chose consciente et ratée », Faber peut alors devenir « un personnage de roman inséré dans la réalité », le vrai héros de l'histoire, qui aura peut-être la chance, lui, indépendamment de son créateur, de rester gravé dans les mémoires.

Angie David, le 27 septembre 2013