Angie David n'est pas la seule éditrice dans un monde du livre devenu très paritaire. Ce n'est pas non plus, loin de là, la seule romancière à traficoter son vécu pour en faire littérature. Mais elle y met une franchise glaçante, une évidence désincarnée, le tout doublé d'une sociologie de ses dépendances culturelles ou comportementales. Il y a chez cette enfant des années 80 une revendication moderniste de ses archaïsmes qui étonne et inquiéterait presque. Elle dit : «Mes parents ont vécu la libération sexuelle. De tout ça, je suis un peu blasée. M'attirent plus d'autres genres de sensations extrêmes.»

L'adresse est très recommandable, mais l'escalier fatigué. L'appartement est charmant, mais de volume poupée. On pourrait se croire dans le repaire d'une branchée aux cernes bistres et aux poumons perforés, dans l'enclave d'une décavée culturée, sur l'avant-scène d'une fan de musique techno et des produits qui mettent en transe et tiennent la réalité à distance. C'était grosso modo le cas avant que la maternité ne balise ces accotements mal stabilisés. Le vestiaire de tenues stylées où elle distingue celles de Maxime Simoëns, «un ami», allonge ses portants autour du lit à barreaux et du parc à jouets. Angie David vit là avec sa toute petite fille, Diane. Le père de celle-ci y joue les intermittents, rejoignant son studio de musicien dans la journée.

Elle gagnait 2 200 euros par mois et devrait passer à 3 500, ce qui n'a rien de mirobolant. Elle a vendu 7 000 exemplaires de la bio d'Aury, beaucoup moins de ses deux romans. En revanche, elle a toujours vécu sur un grand pied, squattant dans le grand monde, hantant les tanières de luxe en invitée permanente de ses anges gardiens, mieux dotés et plus ?gés, hommes et femmes de stature et d'envergure, qu'elle séduisait par son envie d'en être, son ardeur de caméléon et sa bravoure au travail.

Dans son premier roman, paru en 2008, Angie David raconte sans beaucoup tricher un drôle de quatuor aux liaisons pas si dangereuses. Il y a là une jeunette qui a pour amant régulier un éditeur protecteur de trente ans son aîné. Lui-même ne cache rien de cette relation à la riche écrivaine qui partage sa vie. Quant à cette dernière, elle cajole un collectionneur d'art dépressif, disparu depuis. Clarté des affections multipliées, capacité à distinguer le sentimental et le sexuel, liens en recomposition éclairée.

Comme éditrice, Angie David s'intéresse plus à son prochain qu'au lointain. Elle dit : «Je pourrais ne lire que les ?uvres des gens dont je connais l'histoire.» Elle apprécie Emmanuel Carrère, Michel Houellebecq, Richard Millet et aussi Tristan Garcia. Elle est fière que sa maison d'édition ait mis le pied à l'étrier à Aurélien Bellanger, Thomas Lélu ou Eric Vuillard. Elle évite juste de citer Chloé Delaume, qui la sadisa un brin lors de ses débuts en stagiaire corvéable. Le milieu littéraire la décrit «petite chose bizarre et marginale, bosseuse et borderline». Léo Scheer la raconte ainsi : «Angie absorbe les gens, les personnages. Elle se nourrit d'eux, les connaît mieux qu'eux-mêmes, au risque d'en devenir dépendante. C'est sa force et sa limite.» Il ajoute : «La maternité lui permet de se déprendre de ce genre d'excès d'attachement.» Elle confirme : «Cela m'a mis en vacances de moi-même. Je traîne moins le boulet de mon existence, je suis moins narcissique.»

Encore gamine, ses parents s'éloignent le plus possible de la France. Ils veulent la langueur des tropiques et l'aventure de la coopération. Son père est ingénieur météo. Sa mère est directrice d'école. Les voilà au Vanuatu, difficile de trouver destination plus aux antipodes de l'Hexagone. Ils doivent bientôt se replier sur la Nouvelle-Calédonie, où Angie grandit en fille des îles. Ses parents se séparent quand elle a 10 ans. Son père démissionne de la fonction publique, se reconvertit dans l'informatique pour pouvoir rester au bord du Pacifique. Sa mère revient à Aix-en-Provence. Angie l'accompagne et ne verra plus son père que par intermittence. Elle garde une nostalgie mal étayée de ce paradis perdu : «On ne se prenait pas trop la tête. Les rapports étaient simples et les gens modestes. Il y avait peu de codes sociaux, l'éducation n'était pas très stricte.»

Angie David a l'impression de venir de loin, pour ne pas dire de nulle part. Ce qui est un peu exagéré mais légitime ses stratégies d'allégeance, d'appartenance, en vue d'une indépendance toujours à b?tir, toujours menacée. Elle dit, reconnaissante : «Léo m'a apporté beaucoup. C'est mon mentor, mon pygmalion. Il est généreux. Il m'a aidée à accepter mes ambitions, mon envie d'être écrivain, éditeur.»

Electrice de gauche peu enthousiaste, Angie David a le féminisme lucide de celles qui ne croient pas à la pureté de l'intransigeance, de celles qui ne copineraient pas avec Antigone. Regardez les femmes auxquelles elle s'intéresse ! Dominique Aury resta dans l'ombre de Jean Paulhan et cacha longtemps qu'elle était l'auteure du splendide Histoire d'O. L'actrice Sylvia Bataille fut longtemps considérée comme le faire-valoir d'un écrivain transgressif et d'un analyste pompeux. En 2013, Angie-Galathée s'efface moins derrière son pygmalion.

En 7 dates

1978 Naissance.

2002 Entrée aux Editions Léo Scheer.

2004 Actrice dans Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants, d'Yvan Attal.

2006 Biographie de Dominique Aury.

2008 Marilou sous la neige, premier roman.

Eté 2013 Directrice générale des Editions Léo Scheer.

Septembre 2013 Biographie de Sylvia Bataille (éd. Léo Scheer).

Luc LE VAILLANT