Intéressant, cet ouvrage l'est sans conteste, gr?ce au style vivant et impeccable de l'auteure, qui retrace la vie de Sylvia Bataille tambour battant. Angie David excelle dans l'art de planter un décor, de décrire un contexte historique, de dresser le bilan des conflits doctrinaux et du jeu de lits musicaux - qu'elle appelle fort justement « l'exercice du ballet érotique entre amis, avec son lot de souffrances et de trahisons » - qui animèrent le Surréalisme et ses satellites. Sous sa plume fluide, se déroule l'étonnante aventure intellectuelle de l'entre-deux-guerres, dont les protagonistes s'appelaient André Breton, Philippe Soupault, Louis Aragon, Jacques et Pierre Prévert, Michel Leiris, Georges Bataille, Robert Desnos ou Théodore Fraenkel.

Pour autant, le lecteur, surtout s'il avait aimé la belle rigueur de Dominique Aury, demeurera ici partagé. Etonné, d'abord, devant l'absence de bibliographie, de notes de bas de page, d'index des noms cités, de toute référence scientifique et pratiquement de tout document - comme s'il s'agissait d'un roman dont le livre adopte curieusement les codes, accentuant l'impression de confusion des genres. Etonné ensuite par les digressions de l'auteure, il est vrai courtes et peu nombreuses, sur sa propre vie - une singularité très inhabituelle dans le cadre d'une biographie. Etonné encore, même si ce n'est ici qu'un point de détail, de lire une histoire de l'acquisition de L'Origine du monde par le couple Lacan qui reprend les inexactitudes que j'avais démontées dans mon essai sur ce tableau de Gustave Courbet dès 2006.

Enfin et surtout, étonné de voir s'interrompre le livre au milieu des années 1950, alors que Sylvia, née en 1908, ne s'éteignit qu'en 1993 ! Quarante années passent ainsi à la trappe, quarante années au cours desquelles, épouse de Lacan, elle avait certes abandonné le cinéma, mais aucunement sa vie intellectuelle et mondaine, même si le flamboyant psychanalyste n'aimait rien tant que d'occuper le devant de la scène. On aurait aimé voir évoluer Sylvia, entre la rue de Lille et la maison de campagne de Guitrancourt où elle recevait beaucoup, on aurait apprécié d'en savoir davantage sur sa relation avec Merleau-Ponty, sur l'étonnante visite de Martin Heidegger et de la redoutable Elfriede à La Prévôté, sur le jeu de cache-cache successoral qui suivit le décès de Jacques Lacan et dont L'Origine du monde n'était que l'un des nombreux enjeux.

Certes, nous dit Angie David qui explique son choix dans le chapitre conclusif, Sylvia, détruisit presque toute sa correspondance, mais l'auteure de Dominique Aury, on le pressent, n'est pas femme à renoncer devant cet obstacle, d'autant qu'elle éprouve manifestement une vive sympathie pour son modèle, au point de ne lui trouver aucune part sombre. Une correspondance n'est pas la source unique d'une biographie, fort heureusement ; des témoins important existent, des textes, des biographies et des mémoires ont été publiés, des documents ont été rassemblés, qui demeurent exploitables. Sans doute n'est-il pas facile de traiter cette période en toute objectivité sans risquer les foudres des ayants droit du psychanalyste et de son épouse, gardiens sourcilleux du temple (on se rappelle le procès ubuesque qui fut intenté à Elisabeth Roudinesco pour deux lignes qui figuraient dans son essai Lacan, envers et contre tout, dont il fut question dans ces colonnes). Peut-être aussi est-il délicat d'aborder certains sujets lorsqu'on est, comme Angie David l'avoue, l'amie de la petite-fille de Sylvia. Il n'empêche, le personnage est trop beau pour sortir de scène avant même d'avoir atteint la cinquantaine, et l'on se prend à espérer un second tome, qui viendrait rendre justice à cette dernière moitié d'une existence bien remplie.

Thirry Savatier, le 30 octobre 2013