A peine rentré de Bucarest, ce 1er novembre, François Weyergans a retrouvé son hôtel parisien du quai des Grands-Augustins, sur les bords de la Seine. Un festival littéraire organisé à Iasi, haut lieu francophone proche de la frontière moldave, lui a aussi permis de passer dans la capitale roumaine, dont il raffole. A Bucarest, l'écrivain a assisté au premier « Goncourt roumain » quelques jours avant le « vrai », annoncé lundi 4 novembre, chez Drouant. Finalement il a rejoint la France. Il faut bien se (re)mettre à écrire : voilà sept ans qu'Olivier Nora, le PDG de Grasset, attend le nouveau roman du Goncourt 2005.

Un Goncourt vieillit mal, en général. Les éditeurs, un brin balzaciens, savent que les titres suivants du lauréat se vendront forcément moins bien. Les auteurs ne savent plus si c'est leur nom qui séduit ou leur titre de noblesse si commercial. « La Vie d'un bébé continue d'être offert aux femmes enceintes !, se réjouit Weyergans à propos de son roman publié en 1986 chez Gallimard. Pour l'amour-propre, c'est agréable. » Depuis 2005, où il fêtait devant les caméras Trois jours chez ma mère, l'écrivain n'a pas changé : même façon de marcher quelques centimètres au-dessus du sol, même manière de zézayer ses mots, comme Françoise Sagan.

LE GONCOURT, C'EST MIEUX QU'UNE AGENCE DE VOYAGES

François Weyergans n'est membre d'aucun jury littéraire. Quand il signe des textes ou des tribunes dans les journaux, il n'inscrit pas sous sa signature « Prix Goncourt » ni, depuis 2009, son titre d'académicien français. Le bon usage du Goncourt, ce zébulon hédoniste et un poil roublard l'a mieux compris que les autres. « Un roman a marqué mon adolescence beaucoup plus que la fameuse trilogie Condition humaine-Nausée-Peste, raconte-t-il : c'est le Barnabooth de Valery Larbaud, le journal de ce dilettante qui parcourt l'Europe dans des wagons-lits. Le Goncourt, c'est mieux qu'une agence de voyages, le tour du monde en quatre-vingts jours. J'en ferai un livre. »

Comme Albert Cossery ou Antoine Blondin, Weyergans n'écrit bien que dans les murs des (beaux) hôtels. Salomé (un premier roman érotique achevé en 1968 mais publié seulement en 2005 chez Léo Scheer, l'ami des nuits vagabondes) avait été « commencé à l'Hôtel d'Europe à Avignon et fini à l'Hôtel Esmeralda à Paris, dans des chambres au bout du couloir, à cause du bruit des machines à écrire, la nuit ». Plus tard il s'installe à l'Hôtel des Saints-Pères, au pied de la maison Grasset : « Le lieu, ai-je appris en lisant une bonne biographie de Francis Bacon, où son amant s'est suicidé la veille du vernissage de l'exposition au Grand-Palais. »

Les hôteliers détestent les artistes dépressifs et les stars capricieuses du show-biz, mais François Weyergans est un client exquis. Du coup, on le laisse entreposer ses cartons de livres et de cahiers, puisque son garde-meubles de l'est parisien n'y suffit pas. Les Citadines du quai des Grands-Augustins ou l'Hôtel Métropole, au coeur de Bruxelles, sont devenus les réserves cachées de François Weyergans -? petits cailloux signant l'odyssée de ce Barnabooth des temps de crise européenne.

« Ma vie d'écrivain est impossible à faire partager à qui que ce soit. Je suis seul avec des grammaires, des dictionnaires, mon enfance et mes désirs, mes fantasmes et mon inconscient », justifie-t-il. Au Métropole de Bruxelles, un palace de la place de Brouckère, une suite de 90 mètres carrés porte son nom depuis 2012. Lit à baldaquin, pantoufles et robe de chambre, tapisseries couleur cire d'abeille et framboise écrasée, salle de bains en pierre d'onyx avec jacuzzi, la chambre est dédiée au Goncourt « immortel » « pour le remercier de sa fidélité », explique l'établissement. « Lors de mon dernier dîner avec Laurent Terzieff, nous avions placé le merveilleux Métropole en tête des meilleurs hôtels du monde occidental », vante l'écrivain, né tout près de là en 1941. « Je vous rassure, ils louent ma suite quand je ne suis pas là, et Weyergans ne loge pas toujours chez Weyergans : j'ai écrit cet été dans une chambre moins luxueuse, avec vue sur les toits du centre-ville et une architecture ingrate qui fait ressembler Bruxelles à la banlieue d'une grande ville japonaise. C'était la suite Annie Cordy », 60 mètres carrés seulement.

DEPUIS TOUJOURS, WEYERGANS PROCRASTINE

A chaque écrivain ses manières et son rythme. Depuis toujours, Weyergans procrastine. Cinq ans avant la parution de Trois jours chez ma mère, l'ouvrage était annoncé dans le catalogue Grasset, avec à chaque fois un argumentaire un peu différent. « Ce n'était pas de la pose, je souffrais », assure Weyergans. L'écrivain acceptait chaque année l'épreuve de la « réunion de représentants » qui diffusent les livres. Il « pitchait » docilement le best-seller tant attendu. « A force de raconter un livre qui n'existait pas, j'ai fini par découvrir ce qu'il serait un jour. » Jusqu'à, cinq automnes plus tard, l'ultime consécration. Celui que les maisons d'édition surnommaient le « trapéziste de l'à-valoir », et auquel Claude Durand fit après le Goncourt un procès pour « manuscrit non rendu » (un livre sur les ballets qui n'a jamais vu le jour), découvre alors les délices de l'Europe buissonnière : gracieuses invitations d'universités, de librairies ou de centres culturels pour des lectures, traductions, conférences et autres signatures.

Avant de se brouiller avec lui -? comme l'éditeur Raphaël Sorin - ?, Leo Scheer avait raconté sur son blog le World Tour de l'ami Weyergans, quelques mois après son Goncourt. Un feuilleton désopilant, intitulé M.O.E.P.F.W, (« Mais. Où. Est. Passé. François. Weyergans ? »). On y suivait, à travers ses mails, fax et autres textos, les « pérégrinations planétaires » du lauréat. « Cher Léo, je t'écris de l'Hôtel Talisman au Caire (où l'Ambassade de France me loge, j'aurais préféré l'Oberoi Mena House, mais c'est complet), écrivait ainsi « FW » en juillet 2009. Le Caire est la première ville qui me désarçonne. Les embouteillages y sont des chefs-d'oeuvre. (?...) Je retrouve le ticket du pressing de la Madeleine (?...). Accueilli par Valérie. Nombre de pièces : 16. Peux-tu sauver mes tee-shirts et les mettre dans ton coffre ? » Le tout signé Henry de Monfreid, l'aventurier écrivain-voyageur.

AMATEUR DE VOYAGES É L'OEIL OU L'ÉCRIVAIN-ALCHIMISTE ?

Qui est le vrai Weyergans ? L'amateur de voyages à l'oeil, amant des épaisses moquettes du Métropole, ou l'écrivain-alchimiste qui saisit le spectacle du monde qui s'offre à lui ? « Un prix littéraire n'est pas donné à un auteur. C'est son double social, bancaire, bien élevé, rentré provisoirement dans le rang, apprivoisé un instant par la société, amusé par elle, qui le reçoit », tranche Weyergans. « Les voyages, les hôtels, tout ce qui peut paraître capricieux, désinvolte, ce ne sont que des moyens techniques pour écrire, pour me donner des idées », assure-t-il.

Il se souvient ainsi de cette dame bien mise qui lui demande de dédicacer à sa mère de 92 ans un exemplaire de Trois jours? et, quand il répond que le livre compte « des passages très osés », lui lance : « Je le sais. Je l'ai lu. Éa lui rappellera de bons souvenirs. » Ou de ces deux hôtesses de l'air taïwanaises qui le surprennent dans l'avion avec deux traductions chinoises de son prix Goncourt, « une en mandarin traditionnel, l'autre en simplifié, lors d'un vol pour Tapeï. Il y avait ma photo sur la couverture, et Dieu ?- ou plutôt Bouddha -? sait combien l'écrivain jouit en Asie de considération. L'une préparait une thèse sur Don Quichotte, l'autre sur Georges Bataille. J'ai d? leur laisser mes exemplaires dédicacés. A l'arrivée, elles m'ont donné des bouteilles de champagne qui n'avaient pas été ouvertes et que j'ai offertes à l'Institut français local. Ce fut comme le début d'un chapitre que j'espère écrire un jour ».

« TU AS UNE VIE DE MISS FRANCE »

« L'argent, on en trouve toujours, rit Weyergans. Jésus lui-même conseille de ne se soucier de rien, comme les oiseaux du ciel. » Alors le Goncourt 2005 s'envole, se pose, repart au gré de ses humeurs et des largesses de ses mécènes. « Tu as une vie de Miss France », lui avait dit son ami Maurice Béjart. Exécuteur testamentaire du chorégraphe, le voilà qui s'installe après sa mort, fin 2007, dans un bel hôtel suisse. Il loue ensuite ? et aujourd'hui encore, même s'il l'a un peu désertée ? une maison de maître au milieu des champs de lin et de betteraves, près de Dunkerque : « Je sortais d'un an de montagnes. Ce terrain plat, ça m'a plu. »

Mais c'est dans l'appartement d'un autre ami, Jean-Luc Delarue, son nouveau protecteur, qu'il fête son élection à l'Académie française, deux ans plus tard. « Jean-Luc était un parent d'Halperine-Kaminsky, le traducteur de Tolstoï. Il voulait fonder une maison d'édition, il est mort avant d'avoir pu la créer, je lui avais fait rencontrer tous les grands éditeurs. » Le soir de l'élection, Valéry Giscard d'Estaing ? « de l'Académie française » ? est passé dans la cuisine. On avait d? ranger le bol de cocaïne de l'animateur télé.

Lundi 4 novembre, à 12 h 45, quand Pierre Lemaître a été consacré Goncourt 2013, François Weyergans s'est réveillé quai des Grands-Augustins en vrai seigneur des cadrans. C'est dans cet hôtel, déjà, qu'il a écrit en partie Royal Romance, un ouvrage que le PDG de Julliard, Bernard Barrault, venait chercher feuillet après feuillet. La passion de l'auteur y éclatait tout entière : « J'eus l'idée de proposer à la chaîne des hôtels Canadian Pacific de me financer le voyage en train Halifax-Vancouver, avec un séjour pour deux personnes (...?). Pourquoi ne pas profiter d'un moment où j'étais un peu connu au Québec pour écrire un livre de voyages tous frais payés ? »

Dans le roman promis à Grasset, qu'il terminera aussi à cette adresse, il est également question d'hôtellerie. L'action, confie Weyergans, se tiendra? au Métropole de Bruxelles. « Ecrire sur les lieux du crime, vivre dans le décor du récit, je n'avais encore jamais fait ça », s'amuse le Goncourt 2005. Au milieu des grooms, des concierges et des femmes de chambre qui déménageaient un client d'une chambre à l'autre, il a appris un mot qui pourrait bien devenir le titre de son nouveau roman : le « délogement ». « Souhaitez-moi de l'avoir fini à Noël ! »

Ariane Chemin, le 5 novembre 2013.