UN CRI DE DOULEUR COUPABLE

En 2011, est paru en Allemagne aux éditions Rowohlt un poignant témoignage : Veit. Court texte, un cri de douleur, un appel au secours, une supplication dans un interminable r?le. Thomas Harlan voulait comprendre son père plutôt que le tuer. J'espérais qu'un jour Veit puisse être lu en France ; l'attente ne fut pas longue gr?ce aux éditions Capricci et à la traduction d'Élisabeth Willenz.

Thomas Harlan est né le 19 février 1929, le jour même où son père, Veit Harlan (1899-1964), alors simple acteur de thé?tre, épouse sa mère Hilde Körber. Il ne sait pas que sa vie ne ressemblera en rien à celle d'un autre... Thomas Harlan, scénariste, dramaturge (Ich selbst und kein Engel, 1958), cinéaste (Torre Bela, 1977 ; Wundkanal, 1984) et militant d'extrême gauche, est le fils de Veit Harlan. Le Monstre. Mais qui est Veit Harlan ?

Harlan père est le réalisateur de l'un des plus odieux films antisémites de l'histoire du cinéma, Le Juif Süss (Der Jud Süβ, 1940) qui fut, hélas, et soulignons-le, un immense succès dans les salles obscures à travers l'Europe. Veit Harlan avait tenté de se dédouaner très maladroitement en léguant une autobiographie posthume, Im Schatten meiner Filme (1966), littéralement "Dans l'ombre de mes films", traduite en français sous le titre Le Cinéma selon Goebbels. Il aurait été contraint de réaliser ce film. Sombrant dans le déni le plus flagrant, Harlan a affirmé que l'adaptation détournée du roman de Lion Feuchtwanger, Le Juif Süss, était une commande imposée par le Ministère de la Propagande, et plus particulièrement de son chef, Josef Goebbels. Certes, Harlan reprit le projet abandonné par un autre, mais il ne manifesta aucun remords, aucun scrupule ; pire, il s'investit plus que de mesure. Thomas, son fils, a grandi dans l'ombre du grand Veit ; ce père froid et distant, imbu de lui-même et persuadé que l'histoire et le monde s'acharnaient sur sa légende. Veit Harlan se comportait comme un roi ; sa famille était une cour et il y faisait régner la pluie et le beau temps. Il pouvait se montrer très généreux (il finança le mariage de sa nièce Christiane avec le réalisateur Stanley Kubrick, dont le producteur était Jan Harlan, le frère de Christiane) et absolument impitoyable (il accusa son fils Thomas de viol sur son autre fils Conrad).

Le texte ne pourrait être qu'un règlement de comptes ; et que ce soit clair, c'en est un. Mais il émane de ce témoignage quelque chose de bien plus profond : c'est une déclaration, d'amour et de haine. De l'admiration éclot la révulsion qui prend la couleur du regret. Parce qu'on est toujours le fils de son père. Cette ambiguïté des sentiments torture Thomas qui finit par pousser un cri. Il hurle le prénom de son père, de son papa : Veit. Veit. Thomas Harlan meurt en 2010 rongé par la culpabilité de son père, par le regret de ne pas l'avoir contraint à l'affront. Pourquoi Veit est-il coupable ? Parce qu'il a aimé réaliser Le Juif Süss. Pourquoi donc Thomas en est-il persuadé puisque son père clame le contraire ?

« (â?¦) Tu as menti comme si de rien était, car tu as dit que c'était un crime d'avoir tourné Le Juif Süss, que ton démon en chef, le ministre de l'Éducation du peuple et de la Propagande, t'avait contraint à commettre ton crime, que ton ministre t'avait menacé de t'écraser comme une punaise sur le mur si tu refusais, ... c'était faux, car jamais tu n'aurais obligé ta femme Kristina, que tu aimais plus que tout, plus que n'importe quel être au monde, à commettre un crime avec toi â?¦, parce que jamais tu lui aurais confié le rôle principal dans le film Le Juif Süss (...) » Kristina, c'est Kristina Söderbaum (1912-2001), l'actrice-égérie de Veit Harlan, l'amour de sa vie qu'il épousera en troisième noce. Elle lui donnera deux fils, Kristian et Caspar. Kristina Söderbaum, devenue persona non grata, restera l'épouse de son mentor, le seul être qui lui rappelait sa gloire d'antan. Les sentiments s'étaient étiolés, mais elle n'eut plus le choix que de vivre dans l'ombre du nom de son tristement célèbre mari. Elle devint une photographe et retenta de timides apparitions au cinéma dès 1974. « Veit idol?trait Kristina. Lorsqu'il ouvrit les yeux, elle se tenait à la tête de son lit. Elle déposa un baiser sur son front. Elle bénit son bien-aimé, depuis longtemps trahi. Elle compta les douze paires de bas noirs que les magasins lui avaient déjà livrées en vue de l'inéluctable. Elle n'éprouva jamais de honte. Elle était libérée, d'ores et déjà. Veit était sa croix, déclara-t-elle un jour à une journaliste anglaise. »

Veit Harlan est à Capri, des religieuses le soignent. Sa vie défile devant lui. La mort rôde, il va mourir. Sa famille est à son chevet. Même Thomas, l'aîné, ce fils qu'il a eu avec sa seconde épouse ; ce fils ingrat et rebelle, lié d'amitié avec ce jeune fou, un certain Klaus Kinski. Et c'est Thomas qui retient la pellicule du film de la vie de Veit. Thomas attend : que son père se confie, se confesse, culpabilise, admette... Que la souffrance physique devienne plus supportable que la souffrance morale. Oui, mais voilà... Veit Harlan n'éprouve aucune culpabilité, et ne se confessera pas... Qu'à cela ne tienne, Thomas assumera la responsabilité : « Si tu n'assumes pas ta responsabilité, je m'en chargerai, je la porterai à ta place, même si tu ne veux pas, même si tu résistes. Père, ne résiste pas, laisse-moi prendre cette responsabilité pour toi, même si tu n'as aucune responsabilité, même si tu n'as rien d'autre que ce que tu appelles ta bonne conscience. »

Ce sont dans ces mots bouleversants que réside l'essence de cette lettre au père, Veit. Thomas culpabilise pour son père. Il est traumatisé que la première épouse de celui-ci, la comédienne juive Dora Gerson (1899-1943), périsse à Auschwitz sans que son ex-mari tente de la sauver ou de l'en faire sortir. Veit Harlan est trop occupé à la promotion de son film Immensee (Le Lac aux chimères, 1943). Il est profondément choqué par les verdicts de non-lieu prononcés par la cour du tribunal de grande instance de Hambourg en 1949 et 1950 alors que son père est accusé de complicité de crime contre l'humanité. Walter Tyrolf (1901-1971), son président, était un ancien nazi. La si jeune R.D.A. est déjà corrompue par des ecchymoses qui ne s'estompèrent pas. Thomas Harlan est révolté contre son père, contre son pays, contre le système. Tout le révulse. Et pourtant Thomas revient auprès de son père, il portera même son cercueil jusqu'au cimetière. « N'oublie pas que je veux être ton fils (â?¦). »

Lilian Auzas