Laurent de Sutter, auteur aux E.L.S. de Théorie du trou'', a accordé un entretien à notre amie Peggy Sastre pour sa chronique des "PLUS" de l'Obs, consacrée à ce débat toujours aussi "chaud", souvent violent, sur la prohibition de la prostitution, sujet qui ne peut rester éloigné de la question des rapports entre l'oeil et le sexe féminin dans Théorie du trou''. Peggy n'ayant pas suffisamment de place dans son article pour l'Obs, nous présentons ici une version plus longue de cet entretien avec Laurent de Sutter :

1/ comment réagis-tu quand tu entends des politiques dire qu'il ne faut plus interdire, mais abolir la prostitution, c'est-à-dire la faire disparaître ?

Laurent de Sutter : "Je suis saisi d'une insondable tristesse. Cela fait des siècles que l'on tente de policer la prostitution sous tous les prétextes possibles ' que l'on tente d'en faire une superbe source de revenus étatiques, tout en faisant semblant de sauvegarder la morale. Le premier à avoir institué cette hypocrisie en principe de gouvernement était Solon, le grand législateur athénien qui avait pacifié la cité au début du VIème siècle avant notre ère. Une des premières lois qu'il édicta lorsqu'il parvint à l'archontat eut précisément l'objet suivant : fonder un « dicterion », un bordel municipal, dont les recettes seraient reversées à la cité, et dont la gestion serait confiée à une sorte de fonctionnaire contractuel, le «pornobosceion ». Il ne s'agissait pas là d'une excentricité : jusqu'au XVème siècle, tous les pays d'Europe ont connu l'institution du bordel municipal ' institution à laquelle a ensuite succédé la stratégie des « quartiers réservés ». Dans les deux cas, les politiques publiques en matière de prostitution étaient claires : c'était le pouvoir (Etat, cité, gouvernement) qui était le premier de tous les proxénètes. De nos jours, les hommes de pouvoir ont, semble-t-il, d'étranges pudeurs, qui les pousse à élever encore le niveau d'hypocrisie, puisque je doute que le régime fiscal auquel sont astreintes les putes de tous sexes soit aboli en même temps que le serait la prostitution. D'où ma tristesse devant cette immense tartufferie, se drapant dans des arguments moraux merdiques me rappelant cette extraordinaire distinction proposée par William Burroughs : celle séparant les « shits » (les merdeux) des « Johnsons ». C'est-à-dire séparant ceux qui viennent fouiller dans la vie des autres pour la pourrir, et ceux ayant la délicatesse de considérer que nous sommes tous assez grands pour faire nos choix en toute connaissance de cause. Les putes comme leurs clients."

2/ n'y-a-t-il pas dans cette logique une volonté de normaliser la sexualité de tout le monde, et pas seulement des putes et de ceux qui y ont recours ?

Laurent de Sutter : "Il est curieux que l'on continue à considérer que la prostitution soit une affaire de sexe, alors que les quelques statistiques à notre disposition confirment que seule une grosse moitié des clients ont effectivement des relations sexuelles avec les putes qu'ils visitent. Ce que l'on vient chercher chez les putes, c'est une rencontre ' que celle-ci soit sexuelle, amoureuse, bavarde, caressante, observatrice, que sais-je. Une rencontre, de surcroît, qui est souvent traumatisante : se demande-t-on parfois ce que cela fait de se mettre à poils devant une inconnue, et de lui demander telle ou telle faveur (pas forcément sexuelle, donc) qu'on ose souvent à peine s'avouer à soi-même ? C'est immense ! Ce dont il est question, dans la rencontre avec les putes, ce n'est donc pas simplement de désir : c'est de la vérité qui est au c?ur de ce désir, et dont celui-ci n'est qu'une expression maladroite et contingente. Or notre société n'aime pas la vérité. Elle n'aime pas que les sujets cherchent leur vérité, car cette quête risque très vite de conduire à des interrogations sur la vérité de cette société elle-même, de son rapport au permis, de son rapport à l'argent, et ainsi de suite. Plutôt que parler de normalisation, je parlerais donc plutôt de police au sens le plus fort et le plus violent du terme ' peut-être à la manière dont Jacques Rancière distingue « police » et « politique ». On fait la chasse aux putes et à leurs clients pour éviter que l'on se rende compte qu'il y a, dans la rencontre à chaque fois singulière de l'une avec les autres, les germes d'une politique qui serait insupportable aux gouvernements contemporains et aux bien-pensants qui les défendent. Il est de leur intérêt de considérer les sujets comme des enfants ' or il est évident que les enfants ne vont pas chez les putes : seuls les adultes y vont."

3/ à ton avis, pourquoi l'accent est aujourd'hui mis sur la pénalisation des clients ? qu'est-ce qui se joue dans ce moyen détourné de s'en prendre aux putes ?

Laurent de Sutter : "La réponse est dans la question : il s'agit de s'en prendre aux putes, purement et simplement. Dans la rhétorique contemporaine, le client des putes est un demi-débile poussé par des pulsions qu'il ne comprend pas ' autant dire que le pénaliser revient à pénaliser quelqu'un qui l'est de toute éternité. Le pauvre frustréâ?¦ Au fond, ne s'agit-il pas de le protéger contre lui-même ? Encore cette histoire d'infantilisationâ?¦ Non, le but, c'est de faire du mal à ces femmes, ces hommes et ces transsexuels qui ont choisi d'aborder avec une liberté totale ce avec quoi la plupart d'entre nous restent coincés, à savoir le corps et le sexe. Quoi qu'on en dise, les putes sont libres, et font de cette liberté un usage d'une incroyable générosité, une générosité telle qu'elle est susceptible de faire dérailler ceux que cela intéresse du cycle mortifère du métro-boulot-dodo. C'est même souvent cela que l'on recherche."

"Préférer baiser à travailler ? Causer avec une femme nue dans un lit ? Caresser une épaule ? Mais vous n'y pensez pas ! Il est vrai que, parfois, la liberté en question se trouve mise en danger par d'innommables salauds que l'on appelle maquereaux ' sans parler des trafiquants de chair fraîche. Par chance, la plupart des putes échappent à ces réseaux, et s'organisent entre elles d'une manière qui ne doit rien à personne. Sauf, une fois de plus, au maquereau suprême, au trafiquant de chair fraiche le plus obscène, c'est-à-dire l'Etat lui-même, et sa charmante police. C'est à l'Etat que, ainsi que l'avaient bien compris les théoriciens anarchistes depuis le milieu du XIXème siècle, la liberté est insupportable. Les putes étant, parce que leur liberté s'étend à leur corps et à leur sexe, les plus libres de tous les individus (avec les chômeurs), il n'est que logique que (comme les chômeurs), on ne cesse de les pourchasser.

Propos recueillis par Peggy Sastre, le 8 novembre 2013.