Pliskin tire dans le tas

Les romans de Fabrice Pliskin appartiennent à un genre raréfié, quoique de tradition ancienne : la comédie satirique. Ses personnages exemplifient souvent un type social, avec la patte des grands caricaturistes. Dans L'Agent dormant, par exemple, il avait inventé Jean-René Bridau, personnage qui restera longtemps le modèle pur de l'intello de gauche à la française, sorte de mixte entre Gérard Miller et Jacques Derrida. Idem pour son David Lévy, dans Le Juif et la métisse, spécimen du bobo parisien avec ses fantasmes et ses l?chetés. Voici maintenant Impasse des bébés gris (quel drôle de titre), où il s'attaque avec humour à l'art contemporain et au narcissisme des esthètes, sujet inépuisable dont Philippe Muray et d'autres ont souvent fait leurs délices.

Le héros, Michel Gilardin, est un brave opticien de 59 ans qui s'en sort à peine dans son petit magasin de la rue Turbigo, entre les géants du secteur qui cassent les prix et les mutuelles rapaces qui réclament du verre low-cost. Heureusement, il a son secret pour tenir : voyez-vous, il est artiste. Ni peintre, ni sculpteur, ni photographe, cependant : Michel Gilardin est performer, il invente des installations monumentales et des happenings, dans une veine très post-duchampienne. Par exemple, il a créé dans sa maison de campagne un mur de 20 mètres de long enâ?¦ détritus, soi-disant réflexion sur les relations sociales. Ses ?uvres déclenchent les éloges de son ami Mokhtar, critique hyperbolique qui trouve tout « déchirant », « miraculeux » ou « bouleversant »â?¦ Côté c?ur, comme toujours chez Pliskin, Michel s'amourache de jeunes et jolies Noires qui l'escroquent et l'humilient. Et c'est ainsi que par, une ironie sinistre, notre vendeur de lunettes fait preuve du plus complet aveuglement, sur lui-même comme sur ses ?uvresâ?¦

La satire de l'art conceptuel et la parodie des discours fumeux qui l'entourent sont désopilantes, et donnent lieu à quelques moments fort réussis. La scène la plus cocasse est celle où Michel, en quête d'une subvention, présente son ?uvre à une commission bureaucratique du FRAC. (Phénomène classique aujourd'hui : la rébellion artistique réclame sans cesse l'approbation du pouvoir). On retiendra aussi la scène du mécénat, où trois riches amateurs débarquent à l'impromptu chez le héros ' un industriel millionnaire, un philosophe à la mode et un banquier-patron de presse, dont on n'a guère de mal à deviner les modèlesâ?¦ Moins convaincantes, les aventures sentimentales de Michel se répètent un peu : Ravaka la Malgache précède Kadidiatou la clandestine, mais c'est la même histoire. On s'agace aussi devant certaines formules sur-écrites, et on fait mine d'ignorer les coquilles qui émaillent le texteâ?¦ Mais reste l'essentiel : quelques portraits excellents, parmi les plus acides qu'on ait lus depuis longtemps. C'est un art où Pliskin est imbattable, et qui transforme ses romans en ce qu'un Sachs avait entrepris jadis, sans aller au bout : un réjouissant tableau des m?urs de ce temps.

Bernard Quiriny, le 25 décembre 2013