É ne pas manquer, comme tous les samedis, la rubrique de Marcela Iacub dans Libération : É Contresens. Cette semaine, la rubrique est inspirée par le livre de Nathalie Rheims, Maladie d'amour. Pour lire l'article, il faudra acheter le journal ou s'abonner à Liberation.fr. Voici le début (intégral le lundi 6 janvier 2014) :

L'érotomane et l'invention du désir

par Marcela Iacub

Dans son roman Maladie d'amour (1), Nathalie Rheims décrit une pathologie de l'esprit qui s'appelle l'érotomanie. Voici deux amies amoureuses du même chirurgien esthétique. Dans un cas, il aime aussi alors que dans l'autre, il subit la passion unilatérale d'une jeune femme qui a inventé de toutes pièces une relation inexistante. L'un des charmes de ce livre est qu'il nous montre comment le délire érotomaniaque et celui qui naît des sentiments amoureux «normaux» se ressemblent.

On y voit que les deux amies - et non seulement l'érotomane - inventent leur objet de désir. Les êtres que nous idéalisons ne ressemblent pas à ceux qui existent dans la réalité. Il en va de même des rapports que nous entretenons avec ces personnes. Souvent, nous les voyons plus comme nous voudrions qu'elles soient que comme elles sont réellement. Le récit de Nathalie Rheims nous prend la gorge parce que tout en étant écrit d'une manière faussement naïve, comme si c'était un roman à l'eau de rose, il nous plonge peu à peu vers le trou noir de la haine délirante que l'érotomane ressent envers le médecin.

Mais n'est-il pas banal aussi que les personnes ordinaires se vengent de ceux et de celles qui les déçoivent en amour ? Cela peut parfois se terminer dans des horribles bains de sang.

En fin de compte, nous comprenons que si l'érotomanie semble si terrible et dangereuse, c'est moins parce qu'elle est délirante que parce qu'elle ne l'est pas assez. A un moment, l'érotomane cherche de la réciprocité amoureuse chez l'homme qu'elle a choisi. Même si elle a tout inventé, l'autre doit lui donner des preuves d'amour. Si le délire était plein et entier, elle ne souffrirait pas et ne ferait souffrir personne. Si nous mettons nos préjugés de côté, nous pourrions comprendre les avantages d'une érotomanie absolue : la réalité de l'autre, les rapports que nous entretenons avec lui, ses réactions n'auraient plus la moindre pertinence. Nous inventerions tout selon ce qui nous rend plus heureux possible. Et le plus réjouissant serait que ce délire soit généralisé. Chacun aurait sa relation amoureuse délirante qui durerait tant qu'il le voudrait, qui se passerait entièrement telle qu'il le souhaiterait. Nous aurions le plus beau de l'amour, l'énergie vitale qu'il nous procure sans subir aucun de ses inconvénients. Au Moyen Age, on croyait que l'amour était une forme de folie. Freud a théorisé cette question avec une grande acuité.

Si nos contemporains souffrent tant de l'amour, c'est parce qu'ils n'arrivent pas à admettre entièrement cette idée. Ils essayent de normaliser leur délire, ils ne cessent de faire des compromis avec la réalité au point que même les érotomanes, ces héros absolus de l'amour fou, tuent : comme chacun d'entre nous, ils pensent que leurs sentiments sont une excellente raison de voir l'autre aimer à son tour.

On n'a pas eu à attendre les réflexions de Freud pour savoir que l'amour était une forme de la folie. Au Moyen Age, les savants en étaient convaincus. Il y a tant d'irréalité dans le sentiment amoureux. D'abord, parce qu'il porte sur un être qui n'existe nulle part ailleurs que dans notre esprit. Il rend beaux les laiderons, intelligents les idiots, généreux les plus mesquins. Ensuite parce que cette illusion peut parfois nous pousser à des actes ou nous plonger dans des états opposés à nos intérêts et à ceux de l'humanité.

C'est pourquoi l'érotomanie devrait être considérée comme la forme la plus pure de la folie amoureuse. Ceux qui en sont atteints imaginent que l'objet de leur amour, avec qui ils n'entretiennent la moindre relation, est amoureux d'eux et qu'ils vivent une merveilleuse histoire. Lorsque la réalité finit par montrer ses dents aiguisées, l'érotomane se sent attaqué et peut se transformer en meurtrier.

(1) Aux éditions Léo Scheer.