É lire, l'article de Pierre Assouline dans La République des Livres

De l'amour fou à la folie amoureuse

Tentez l'expérience en société : demandez à chacun de définir l'érotomanie et vous verrez que la plupart l'associent à la recherche effrénée du sexe, de l'érotisme, voire de la pornographie. Le lieu commun a fait florès dans les médias quand a éclaté l'affaire DSK. Bien peu la définiront, comme le font à juste titre les psychanalystes et psychiatres, comme l'illusion délirante d'être aimé. Une passion morbide relevant d'un délire passionnel. Cette forme de paranoïa est au c?ur du nouveau roman de Nathalie Rheims Maladie d'amour (298 pages, 19 euros, Léo Scheer). Mais qu'est-ce qui fait qu'une passion amoureuse dégénère en pathologie ?

Comédienne passionnée qui rêve de jouer Claudel plutôt que le boulevard, personnalité autodestructrice dont le parcours chaotique et tragique n'est pas sans rappeler celui d'une personnalité récemment disparue, Alice est érotomane, contrairement à sa meilleure amie Camille à l'existence rangée d'épouse et mère. Les deux sont attirées, c'est le moins qu'on puisse dire, par le docteur Costes, un chirurgien plasticien de renom. Roi incontesté du lifting sous anesthésie locale et de l'augmentation mammaire via l'acide hyluronique, il tient la scène médiatique à distance malgré sa réussite. Botox for ever, Rhinoplastie, mon amour ! Un clinicien rigoureux, discret, habile, à l'agenda programmé six mois à l'avance, qui passe l'essentiel de son existence à la lumière du scialytique. Béatrice, son épouse, incarne une figure sacrificielle. Sa spécialité fait de lui par excellence l'homme qui regarde la femme. Elle est sa créature, il est son thaumaturge. Il y a d'ailleurs peu de femmes qui opèrent en chirurgie plastique.

Progressivement, tout se joue, se noue et se dénoue entre Alice et le docteur Costes. On ne sait, jusqu'à la fin, s'il est manipulé ou manipulateur. Lequel des deux ment ? Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, elle l'interprète comme des messages codés à elle secrètement adressés. Il paie l'ambiguïté qu'il a négligemment entretenue, ivre de son pouvoir de séduction et de son magnétisme. Pendant ce temps, elle est rongée par le mal, jouant de sa pensée magique par laquelle elle réussit à convaincre son entourage, avec d'étonnants accents de vérité, de la réalité d'un amour réciproque.

D'une facture faussement naïve, ce thriller sentimental laisse affleurer une histoire d'orgueil, de désir et d'espoir. La romancière excelle à y décrire les différents stades d'un syndrome qui s'achève inévitablement, après des phases d'exaltation, de trahison et de dépression, par un fort désir de vengeance. Au dépit et à la rancune succèdent menaces et agressions. Elle a découpé son roman en feuilleton, usant du procédé des intertitres, avec un art consommé du suspense, la mémoire embuée par la vision des poupées de Hans Bellmer, la plume sous l'influence probable d'une autre forme de pathologie : l'addiction aux séries téléviséesâ?¦

Alice appartient à ce type de patient trop intrusif pour être écouté longuement. Convaincue d'être secrètement aimé par cette personnalité publique, elle la trouble, la séduit avant de l'inquiéter sérieusement. On est évidemment là dans le registre de l'interprétation délirante. Etroite est la frontière entre l'amour fou et la folie amoureuse, surtout lorsqu'une femme est prête à tout sacrifier alors qu'un homme garde tout ce qu'il peut garder. Contrairement à lui, le plus souvent, elle ne peut se diviser.

La passion amoureuse est vécue ici comme une forme de dépression. Dans ces moments-là, à la limite du gouffre, on n'est plus soi-même. Le sentiment amoureux fait perdre le contrôle. On est seul dans la passion, et plus encore lorsqu'elle n'est pas réciproque. Une forme de mort volontaire est souvent l'épilogue de cet état-limite. C'est pourquoi on se lance dans la lecture de Maladie d'amour en fredonnant un air antillais, et on le referme plus gravement sur des accents tragiques.