L'Anxieux Insouciant

Gabriel Matzneff Le romancier et diariste livre le second volume de ses courriels choisis. Décoiffant.

En 2010, dans le premier volume de ses e-mails, rebaptisés affectueusement « émiles », Matzneff nous offrait une autre facette de sa personnalité mise en lumière par l'électronique : « un genre nouveau (â?¦) stimulant, car favorable à de brusques variations de thème, de ton, de registre que, depuis mes premiers balbutiements de plume, j'ai toujours affectionnées. » Tout est dit : on est là dans la variation narrative d'un « je » autour duquel gravitent de nombreux personnages illustres ou intimes de l'auteur d'Ivre du vin perdu.Et peut-être davantage dans ce second volume (allant du début 2010 à l'été 2013), qu'on serait tenté de dire sismographique. Au fil de ces quelques 200 pages bien choisies, on badaude en compagnie d'un de ces derniers réfractaires, ardent partisan de la liberté de penser et de vivre. Croit-on connaître l'homme, celui des journaux intimes ? On se trompe. Matzneff, surnommé Gab la Rafale par ses copains de régiment, déroute, charme avec tendresse ou humour, se dévoile, s'emporte, s'épanche parfois, jamais dans le sens du vent, mais toujours sous la bonne étoile du destin : amor fati est bel et bien sa devise. Ainsi, lorsqu'il confie : « J'ai toujours vécu au jour le jour, et toujours eu foi en ma bonne étoile. Je suis un anxieux, mais un anxieux insouciant, et donc l'avenir ne me fait pas peur. Si je n'étais pas écrivain, je serais gigolo, mais l'un n'empêche pas l'autre. » Bien entendu, il y a les amies, amantes et ex (Géraldine, Gilda, Véronique, Claireâ?¦), les séjours en Italie, l'évocation de Giacomo Casanova, qu'il connaît funditus, l'archimandrite Syméon, son admiration, sa dévotion redite pour les journaux de Stendhal et de Gide, la correspondance de Flaubert et de Byron, un amour inconditionnel pour Tintin. Il y a tout cela et bien d'autres choses.

« Mea culpa »

L'actualité lui fournit l'occasion de répandre son fiel. Le brillant chroniqueur de feu Combat n'a rien perdu de sa verve. En 2011, il peste contre « la boucherie abjecte que fut l'assassinat de Khadafi et plus encore par le l?che, indécent enthousiasme avec lequel la presse française l'accueille ». Le mariage homosexuel excite son ironie mordante, étrillant aussi bien les « abrutis » défenseurs de la famille que « les cavaliers de la jaquette » : « La lubie qu'ont les homos d'acquérir ce suprême signe de la respectabilité bourgeoise qu'est le mariage me fait rire. » L'auteur de L'Archange aux pieds fourchus se penche ici ou là sur son passé, revient sur son amitié avec François Mitterrand, née en 1965, l'année de son premier opus, Le Défi. Ce qui lui donne l'occasion de s'insurger contre l'élection au suffrage universel du président de la République et de la traiter le locataire de l'Élysée de « tourte molle ». On relèvera également quelques sonnantes fulgurances. Ainsi : « un écrivain, c'est une sensibilité modelée par une écriture, un univers soutenu par un style. » Ce qui lui va comme un gant. Pour autant, ses emportements et ses enthousiasmes n'excluent pas l'extrême lucidité. Voir son mea culpa : « j'ai tant de choses à me faire pardonner, je me suis si mal conduit, non certes par froide méchanceté, mais par égoïsme , inconscience et, disons le mot, bétise, avec les êtres que j'ai le plus aimés. » Souvenirs d'égotiste, comme disait Beyle le Milanais.

Thierry Clermont le 13 février 2014