Attention, Boddah, et non Bouddha ! Le livre d'Héloïse Guay de Bellissen n'a donc rien à voir avec le chef-d'?uvre d'Hermann Hesse : Siddharta. Et pourtant, entre ces deux auteurs, il n'y aurait qu'un pont crade et puant comme l'un de ceux sous lesquels dormait Kurt Cobain quand il n'était qu'un simple camé et pas encore une rock star. En effet, la figure mythique du mouvement grunge, l'ange blond héroïnomane n'aurait-il pas quelque chose d'un Harry Haller (cf. Le Loup des steppes d'Hermann Hesse) ? Et même si elle a échoué dans sa terrible mission, à savoir sauver Kurt Cobain, Courtney Love n'a-t-elle pas cette force enthousiaste et un courage inébranlable même paumée, comme son Hermine ? « N'essaye pas de gagner, ça finira en disgr?ce », chante la mal-aimée du rock, leader du groupe Hole (« Don't try to win, it will only end in disgrace », in "Nobody's daughter"). Qui le sait mieux qu'elle ? Elle, Courtney Love, cette « fille à la hauteur de tous les accidents de la vie. Une fille blessée mais biberonnée au courage, une fille qui connaissait l'histoire du punk par c?ur et qui était belle comme un désastre » lorsque Kurt Cobain croise son chemin en 1989 à Portland après que lui et son groupe Nirvana ont fait la première partie des Dharma Bums. Elle enquille bière sur bière et fume clope sur clope, l'?me dévastée depuis l'enfance, avec cette terrible et odieuse sensation de n'être là pour rien, ni personne. Raison pour laquelle son groupe s'appelle Hole (trou) en référence à la Médée d'Euripide qui se lamente d'avoir « un trou percé dans son ?me. » L'origine du nom Nirvana est moins glorieuse puisqu'elle surgit avec la pression d'un jet d'urine dans des toilettes pourries pour hommes d'une station-service alors que le bassiste Krist Novoselic et Kurt Cobain soulagent une mémorable envie de pisser. M'est avis que ces chiottes ressemblent à ceux où Kurt Cobain a l'habitude de se piquer et que partout dans les cloisons il y a des glory holes. Kurt et Courtney sont faits l'un pour l'autre, c'est le coup de foudre. La preuve : ils s'insultent et se castagnent en plein milieu de la salle. « La vie, c'est une histoire d'amour qui n'a rien à faire là. » Mais il faudra attendre encore pour que le couple s'officialise. Que Nirvana sorte son mémorable Nevermind, l'album grunge par excellence, LA référence du mouvement. Que Hole fasse paraître son premier album, Pretty on the inside, manifeste féministe post-punk, le bijou du Riot Grrrls.

La suite, on la connaitâ?¦ Ou l'on croit la connaître. Un mariage à Honolulu, une petite fille, Frances « Bean » (parce qu'à la première échographie, ses parents trouvent qu'elle ressemble à un haricot), une pléiade de fixes, des milliers de kilomètres de rails de coke, des tonnes de pilules, et autant de désintox que d'overdoses ! Et n'oublions pas les mixtures de médocs dont le couple est spécialiste. Des concerts. Des scandales. Des chefs-d'?uvre. Puis, il y a l'envie (non sans encombre) de s'en sortir pour elle. Quant à lui, toujours l'envie de sombrer, de draguer l'obscur. La tentation de la mort. Son suicide. Des pleurs. Ceux d'une veuve et d'une orpheline. Et de toute une génération. Les larmes de toute une époque. Les lamentations, la haine, la culpabilité. Mais Kurt Cobain, ça n'est pas que ça ; c'est un enfant du rock, mort pour le rock. Il aura filé dans le ciel comme un météore. Illuminé de sa beauté et de sa voix enragée toute une planète. Nous n'avons pas pu le suivre. Nous avons tué Kurt Cobain. Nirvana aura sublimé le monde en seulement trois albums studios devenus mythiques (Bleach, Nevermind et In Utero). Ils sont les évangiles d'une fin de siècle, une ode en trois actes à la tragédie que le leader portait en lui. « On baisait en regardant leurs concerts. On baisait la terre entière, le monde de la musique, on baisait MTV, on baisait ses propres parents, et on se faisait du bien parce que au fond de nous on savait ce qu'on avait fait. En réalité, on avait fait l'amour. »

Ce sont ces odeurs-là, ces bruits, des larsens dans tous les coins, des cris qui transpirent à travers les pages de ce livre. Le Roman de Boddah est la retranscription de toute une époque. Il raconte l'apocalypse. Il est le début et il est la fin. Mais qui est Boddah ? Vous ne le savez pas ? C'est que vous êtes totalement passé à côté de cette époque où le messie aux cheveux d'or trainait partout son gourou. Boddah est apparu lorsque Kurt avait deux ans et ne l'a plus jamais quitté jusqu'à son suicide quand il en avait vingt-sept. Boddah était son ami, son confident, son frère, son père, son doudou, son courage personnifié, sa conscience bonne ou mauvaise, son amant. Voilà, Boddah était tout ça à la fois. Et nous ne souhaitons qu'une chose. Qu'il soit resté là, sur cette Terre pour veiller sur Courtney Love et Frances « Bean » comme Kurt lui demandait de le faire lorsque Nirvana partait en tournée aux quatre coins du globe. Reste un livre « joli de l'intérieur », écrit au « décolorant ». Une merveille.