Livre après livre ' citons Pornostars, Contre l'érotisme, ou Deleuze : la pratique du droit ', Laurent de Sutter affirme son style singulier : celui d'un genre de «bad boy» de la philosophie, avec un dandysme qui ne s'intéresserait aux artifices qu'une fois chus, une façon de donner à éprouver l'être plutôt qu'à le prouver. Une puissance d'inquiètement, donc. Son dernier essai, Métaphysique de la putain, est le plus accompli. Il est porté haut par un désir de circonvenir aux discours en place. Il désarme en effet l'habituel bavardage moral faisant des prostituées des êtres indignes ' puisque, au choix, absolument vénales ou absolument victimes ', pour, au contraire, soutenir qu'elles sont les plus spirituels des êtres qui peuplent la cité : des personnages « métaphysiques ». Ou encore, des « êtres éternels » écrit Bukowski, dont le regard ouvre et clôt l'essai. Entre-temps, Sutter aura traqué la vérité de la putain en tirant le plus solide des fils : la pensée des artistes qui ont dominé le siècle dernier.

Il y a ainsi Jean-Luc Godard dont l'obsession pour le cinéma n'a d'égale que ses obsessions pour la vérité et pour la prostituée. Il y a la Lulu d'Alban Berg, condamnée par son innocence à une fin tragique par où s'expose l'obscénité coupable de ceux ' bourgeois, aristocrates, ouvriers, malfrats ' qui aspiraient à la posséder. James Joyce fait du bordel le lieu du réel dans un monde de part en part imaginaire. Jean Genet, cet ex-prostitué, désigne dans Le Balcon, le bordel comme un thé?tre nô, où chaque geste est surjoué, où l'illusion se déploie comme le lieu même de la vérité. Enfin, l'auteur de bande dessinée autofictif, Chester Brown, sténographie dans 23 prostituées l'expérience d'un quasi sociopathe, Brown lui-même, éduqué à son propre désir à partir du moment où, proche de la quarantaine, il se convertit aux amours tarifées.

Et Sutter d'en conclure: «Passer un moment avec une putain, c'est passer un moment avec soi-même ' comme, à nouveau, on passerait un moment face à un miroir : on y est nu, on y est confronté à son propre reflet, et on y est obligé de prendre en charge son propre désir. Passer un moment avec une putain, c'est dérailler de l'ordre par lequel un être humain tente de constituer le narcissisme un peu bêta qui lui permet de ne pas s'effondrer à chaque coin rue.» Le fait que Lacan a nommé « passe » la procédure d'habilitation des membres de son école de psychanalyse ne tient évidemment pas du hasard. On savait les putes plutôt psychologues, mais ici ce sont les psys, qu'eux aussi on paye cash pour rencontrer notre désir, qui apparaissent terriblement péripatéticiens. C'est que « les putains sont les actrices de la vérité. »

Laurent de Sutter nous propose ainsi une méditation sur le visage toujours tragique, difficilement supportable, de la vérité, donc sur l'affolement de toute raison et de tout ordre que provoque la présence, toujours intense, d'une prostituée. Ce qui justifie en retour sa forclusion par la police, l'opinion, le maquereau. De la récente et mauvaise loi criminalisant les clients de travailleuses du sexe, et donc niant la dignité de ces dernières, Sutter ne touche pas mot. Mais il y répond pourtant de la plus juste manière. En provoquant le tremblement de notre propre regard.

Philippe Nassif, Philosophie Magazine,