Puisqu'elle révèle la duplicité du monde bourgeois, il faut défendre à tout prix la prostituée : elle incarne la lucidité noire dans l'obscurantisme des Lumières. Ménageant un trou béant dans la fausseté du progressisme, la prostituée est pour Laurent de Sutter la figure même de l'innocence : c'est une pure surface sans fond. Lorsqu'elle fait signe, pour racoler le client, elle ne signale rien d'autre qu'elle-même. Elle se manifeste comme marchandise dans un monde de marchandises, contre lequel elle ne proteste pas, mais qu'elle exhibe.

Dans son ouvrage précédent déjà, Théorie du trou, Laurent de Sutter exprimait son amour singulier pour la pure forme sans fond : proprement dégo?té par le fond et par les principes (de la connaissance, du droit, de la morale), il ne sauve que les formes défoncées.

Seul semble digne à l'auteur ce qui se tient à sa surface et ne fait semblant de rien. Au contraire de la prostituée, la coquette de Maupassant et de Godard (comme le " frimeur " du livre précédent de de Sutter) joue avec les signes du désir, comme s'ils signifiaient autre chose qu'eux-mêmes. Pour cette raison, elle est fausse.

Avec un grand talent pour la mise en figures, Laurent de Sutter transforme tout le temps les concepts en caractères ; disons que la prostituée est le caractère moderne de la vérité.

Cette vérité est sans contenu. Elle renvoie au sujet une image vide qui lui montre enfin son propre regard. La vérité, c'est la révélation pour un sujet de ce qu'il cherche, de ce qu'il veut, de ce qu'il désire, abstraction faite de son objet. Sans cesse, dans le savoir, l'objet parasite le regard et le désir. Laurent de Sutter n'espère qu'une chose : se découvrir sans objet. Cette vérité de soi à soi sans duplicité, sans hypocrisie, seule la prostituée la rend possible. Devant une prostituée, le sujet client est renvoyé à lui-même : pourquoi est-il venu ici ? Qu'est-ce qu'il veut ? Dans l'amour, tout est faussé, car il y a un autre devant soi, qui cherche, qui désire aussi, et l'un dans l'autre, les sujets se perdent toujours en illusions réciproques. Dans la prostitution, un sujet (la putain) fait surgir la vérité en renonçant à son double fond; et la vérité a un prix. Pour voir le vrai, ce n'est pas gratuit, il faut payer.

Laurent de Sutter ne croit pas à une dissipation de l'illusion par le progrès moral ou politique. Contestant l'abolitionnisme, il ne comprend pas comment une société juste pourrait conduire à la disparition de la prostitution, puisque la prostitution, c'est ce que nous avons de plus juste. Dans un monde où rien n'est vrai, seul ce qui ne fait pas semblant de ne pas être faux tient lieu de vérité.

La prostituée idéale de Laurent de Sutter est pure et nue. C'est une femme, pas un homme. On pourra toujours lui reprocher cette idéalisation. Il répondrait avec mélancolie que nous appartenons encore à la modernité hypocrite : nous ne supportons pas la prostituée, nous voulons ou l'humilier ou la défendre ou l'interdire. Il répondrait qu'elle n'a pas besoin de nous : c'est nous qui avons besoin d'elle.

Moderne débarrassé de la modernité, Laurent de Sutter aime d'un amour infini la prostituée parce qu'elle troue un monde de vérités illusoires par la seule illusion véritable. Et son livre est un rare exemple de déclaration d'amour théorique.

Tristan Garcia, in Transfuge, mai 2014