LE PLUS VIEUX ROMAN DU MONDE

Métaphysique de la putain, au miroir du trottoir

« Depuis toujours, ce n'est pas des putains que l'on parle mais du "problème" qu'elles suscitent. Et s'il n'y avait ni "question" ni "problème" ? S'il n'y avait que des êtres, dont la particularité est de perturber les simples idées de "question" ou de "problème" ? » Loin de toute considération politique ou juridique sur le « phénomène » de la prostitution, Laurent de Sutter propose dans son dernier ouvrage une série de réflexions sur la nature de la putain, à travers les visages que lui dessinèrent Alban Berg dans Lulu, James Joyce dans Ulysse (l'étrange Bella Cohen) ou encore Chester Brown dans Vingt-trois prostituées. Démonstration rigoureuse et érudite dont ressort une théorie étonnante : et si la fille publique était une allégorie de la vérité, une incarnation du « vrai » ? C'est en tout cas le rôle que lui assignaient systématiquement les films de Jean-Luc Godard, cette figure étant la seule capable d'étancher sa soif de vérité - et donc de cinéma puisque les deux étaient indissociables pour le cinéaste. Les prostituées « étaient les personnages conceptuels de la métaphysique godardienne du cinéma, ce mélange philosophico-esthétique singulier qui prétendait retrouver le lien entre Vrai et Beau que Platon avait échoué à établir », affirme Laurent de Sutter. En témoigne Une femme coquette (1956), court métrage inspiré d'une nouvelle de Maupassant (« Le signe »), dans lequel une dame s'amuse à jouer les putains, imitant l'attitude de celle qui racole en face de chez elle, si bien qu'elle finit par attirer un client. Que fait la « putain véritable » pendant ce temps-là ? Eh bien, elle continue de faire ce qu'elle fait (racoler) et d'être ce qu'elle est (une putain), « en une impeccable tautologie ». « Là où le mensonge se trouvait du côté de la coquette, la vérité, elle, se trouvait du côté de la putain : vérité de la passe ; et vérité des signes qu'elle adressait aux passants », analyse l'auteur. La prostituée fonctionne donc comme un miroir, reflétant la tromperie, la feinte. C'est d'ailleurs pour cela qu'on la traite si durement. É l'image de Lulu, la tragique petite putain d'Alban Berg, incapable de résister au désir des hommes, emportée par la spirale de l'argent, malmenée par ses amants avant de finir sauvagement assassinée par le dernier d'entre eux. « En tant qu'incarnation de l'innocence victime de la duplicité du monde de la possession et de l'argent, qu'était Lulu sinon le signe de cette duplicité et de cette hypocrisie ? » Si la « question » de la prostitution reste en suspens, la prostituée, elle, a trouvé son meilleur avocat.

Par J. F., in Le Magazine littéraire, juillet 2014