Rentrée littéraire: les écrivains s'emparent de la vie des autres

par Raphaëlle Leyris

« C'est à se demander ce qu'on publiait avant ! » Cette remarque amusée d'une éditrice porte sur le nombre de romans biographiques, s'inspirant des vies d'hommes ou de femmes illustres. Celles d'artistes, notamment. Ainsi, dans Charlotte (Gallimard), David Foenkinos évoque-t-il le destin de la plasticienne Charlotte Salomon, morte à Auschwitz, quand Franck Maubert ramène à la vie le peintre Robert Malaval dans Visible la nuit (Fayard), et quand François Bott imagine Le Dernier Tango de Kees Van Dongen (Cherche-midi). Dans Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive (Grasset), Christophe Donner fait le portrait du producteur de cinéma Jean-Pierre Rassam à travers les liens familiaux qui l'unirent à Claude Berri et Maurice Pialat. Chez le même éditeur, Nelly Kaprielian revêt Le Manteau de Greta Garbo pour explorer, à travers le vestiaire et le mythe de la Divine, ses propres obsessions. Adrien Bosc, dans Constellation (Stock), mène l'enquête sur les passagers du vol où périt, en 1954, avec le boxeur Marcel Cerdan, la violoniste prodige Ginette Neveu. Si Elvis Presley, de longue date devenu chair à fiction, traverse Bye Bye Elvis, de Caroline de Mulder (Actes Sud), il est peut-être plus surprenant de trouver dans Zinedine Zidane le héros de Chant furieux, premier roman signé Philippe Bordas (Gallimard).

Les écrivains aussi prennent leur part dans cette veine : pour Pas pleurer (Seuil), Lydie Salvayre entrelace la voix de Georges Bernanos, au moment où il s'élève contre la guerre d'Espagne, avec celle de sa propre mère. Pour Viva (Seuil), Patrick Deville met ses pas, au Mexique, dans ceux de Malcolm Lowry, l'auteur d'Au dessous du volcan, et de Trotsky. Tandis que Frédéric Beigbeder raconte, dans Oona & Salinger, une histoire d'amour de l'auteur de L'Attrape-c?urs, Alexandra Varrin passe, elle, Une semaine dans la vie de Stephen King (Leo Scheer).

Si les vies d'écrivains sont des sources d'inspirations, les grandes ?uvres le sont aussi : nombre d'auteurs se livrent à des relectures ou des réécritures. Le Royaume d'Emmanuel Carrère (POL) est une enquête littéraire sur l'Evangile selon saint Luc ; Jean-Luc Marty réinvente Paul et Virginie aujourd'hui dans La mer à courir (Julliard), et Geneviève Brisac donne aux s?urs héroïnes de Dans les yeux des autres (L'Olivier) les noms d'Anna et Molly, personnages du Carnet d'or de Doris Lessing. Dans La Condition pavillonnaire (Notablia), Sophie Divry, à travers le personnage de M. A., paie sa dette à Emma Bovary. Autre hommage à Gustave Flaubert : la réédition du Retour de Bouvard et Pécuchet, de Frédéric Berthet, paru en 1996, avec lequel les éditions Belfond lancent leur collection « Remake », explicitement consacrée à la réécriture. Suivra L'Ubu roi de Nicole Caligaris, transposition dans le monde de la finance de l'univers d'Alfred Jarry.

Autant de signes, sans doute, du fait que la littérature française se cherche. Si, de manière classique, nombre de romans prennent pour héros ou narrateur des auteurs ' L'Ecrivain national, de Serge Joncourt (Flammarion), Pétronille, d'Amélie Nothomb (Albin Michel), La Dévoration, de Nicolas d'Estienne d'Orves (Albin Michel), La Langue des oiseaux, de Claudie Hunzinger (Grasset) ' il est moins habituel de voir publié en période de rentrée autant d'ouvrages relevant de la réflexion littéraire : citons ainsi Exister par deux fois, de Pierre Bergougnioux (Fayard), un recueil d'entretiens, d'essais et interventions ; ou encore Dialogue d'été, d'Anne Serre (Mercure de France), conversation autour de l'imaginaire des auteurs, Splendeur et misère de la condition d'écrivain (Flammarion), dans lequel Jean-Baptiste Gendarme donne ses « conseils à l'usage de ceux qui souhaitent publier un premier roman », ou encore Ma Bibliothèque, de Cécile Ladjali (Seuil), sous-titré « Lire, écrire, transmettre ». Des textes qui sont aussi les preuves que les écrivains français veulent empêcher d'advenir le monde décrit dans L'Infini livre, de Noëlle Revaz (Zoë) : un monde où les romans ne sont plus que des objets de décoration.

Raphaëlle LEYRIS, le 14 ao?t 2014