SOPHIE SCHULTZE, LA PHILOSOPHE.

par Arnaud Viviant

É contre-courant de cette rentrée, A+2 est un récit autobiographique signé d'une lectrice de Heidegger qui interroge son héritage familial.

J'ai toujours eu un faible pour les filles qui lisent Martin Heidegger. Je les imagine dans leur chambrette, nimbée d'une lumière électrique ocre un peu sale, leur doux visage baignant dans un clair-obscur métaphysique, penché sur Étre et temps. Et si, en plus, elles lisent Marx, cette fois dans une lumière crue et à demi nues (dans mon imaginaire, c'est toujours en été), et si de Marx elles lisent plutôt les Manuscrits de 1844 que Le Capital, alors là, je ne réponds plus de rien.

"La philosophie est ma langue maternelle" me dit Sophie Schulze. Elle est petite, brune, en mouvements. Genre elfe. En trois ans, elle a publié quatre livres aux Editions Léo Scheer, toujours bordurés de titres étrangers, le dernier A+2 étant sans doute le plus mystérieux des quatre (même si Nom de pays, Karl et PSG-Moscou n'étaient pas mal non plus dans le genre). En tout cas très éloignés de la production courante, par exemple de cette mode un peu embarrassante du selfie littéraire où les écrivains s'arrangent pour être dans le cadre à côté d'une star : Elvis Presley et moi, Zidane et moi, Nadia Comaneci et moi, etc. Peut-être, justement, à cause de l'origine philosophique de ces récits qui semblent leur offrir d'emblée une gangue, une espèce de cuirasse, et les mettre à l'abri de l'air du temps, les romans de Sophie Schulze font entendre leur petite différence.

Au deuxième chapitre de A+2 (oui, ça veut dire quelque chose, on va bientôt y venir), elle évoque sa lecture de Sein und Zeit : Les treize premiers paragraphes sont sublimes. Le ton est simple, presque pédagogique. Le propos, pourtant, est ample. Abyssal, même. Trois mille ans de métaphysique, ou plutôt d'onto-théo-logie, sont convoqués. Dans Nom de pays, Karl, elle plie en soixante cinq pages, façon origami, un essai littéraire sur les Manuscrits de 44, en préférant nettement la lecture de Gérard Granel à celle d'Althusser. Hum. Ce n'est rien de dire que j'ai essayé de mettre le paquet...

Mais reprenons. Sophie Schulze, quarante et un ans, a commencé par étudier la philosophie à Strasbourg sous la direction de Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy. Aujourd'hui, elle "aspire à sortir de la philosophie par la littérature". Elle me raconte qu'à la fac, elle a participé à un séminaire "Littérature et philosophie" où elle a travaillé sur un texte de Hannah Arendt à propos des Fruits d'or. Mon roman préféré de Nathalie Saraute! "Moi aussi, c'est le livre que je préfère d'elle", m'apprend mon interlocutrice aux yeux soudain gris brillant. Je me frotte les mains. J'ai l'impression d'être sur un de ces sites Internet où l'on se drague par affinités culturelles. En revanche, j'ignorais que l'auteur des Origines du totalitarisme avait écrit sur Sarraute. Alors Sophie Schulze m'explique que dans ce texte rare (mais dont elle me fera volontiers une photocopie, (m'assure-t-elle avec une vivacité qui m'enchante), publié dans la revue féministe Les Cahiers du Grif, Hannah Arendt étudie la fonction de ce qu'elle appelle les "pronoms sociaux" dans Les Fruits d'or. "Cela rappelle de "On meurt" de Heidegger" m'explique doctement celle qui, l'année dernière encore, était chargée de cours à la fac, avant d'ajouter : "Arendt montre bien que la sous-consommation n'a rien à voir avec le monologue intérieur."

Tout cela peut paraître sec, aride, cérébral, mais non. On l'a dit, Sophie Schulze est en perpétuel mouvement. Après la philo, elle a tenté l'ENA qu'elle a raté d'un point, dit-elle, avant de se tourner vers le droit administratif pour devenir juge. Elle a aussi beaucoup voyagé, en Russie, en Arabie Saoudite, en Afrique, et tout cela a nourri ses quatre récits d'obédience autobiographique, chacun dans leur genre, des textes qu'elle décrit en trois adjectifs : "minimalistes, synthétiques, formalistes". Sophie me parle d'une interview récente d'Aurélien Bellanger dans laquelle il revendique de ne plus avoir d'approche formelle de l'écriture; elle aime bienl'auteur de La Théorie de l'information, mais ne partage pas ses vues.

La preuve que Sophie n'est en tout cas pas détachée du réel, qu'elle s'accroche à la contingence, c'est que A+2 s'inscrit parfaitement dans la rentrée littéraire. Il est temps de dire ce que signifie ce titre. A+2 est le nom de code imaginé par l'auteur pour désigner la deuxième génération à n'avoir pas connu Auschwitz. Or, il se trouve que cette génération A+2 signe plusieurs livres consacrés à la Shoah. Il y a le roman mièvre de David Foenkinos sur Charlotte Salomon. Comme pour lui répondre, il y a l'essai biographique que Gilles Sebban consacre au peintre assassiné Stéphane Mandelbaum : Mandelbaum ou de rêve d'Auschwitz. Dans ce livre, Auschwitz n'est certes qu'une trace, mais archétypique de la génération A+2. Plus remarquable encore, il y a L'Oubli de Frédérika Amalia Finkelstein qui tente, vainement, d'opposer un droit à l'oubli au devoir de mémoire. Sophie Schulze, quant à elle, termine A+2 par le récit d'une visite du camp de la mort. "Oui, sourit-elle, je m'inscris dans un genre totalitaire." Bizarrement, elle se met ensuite à me parler de Steve Reich. Je n'y comprends rien. Elle s'explique : "Le trauma crée une structure répétitive. Puis la répétition crée des décalages, une musique nouvelle." Je crois que je comprends. On assiste effectivement avec cette génération A+2 à une nouvelle écriture de la Shoah.

Le grand-père de Sophie Schulze était allemand. Militaire de carrière avant la Seconde Guerre mondiale, il a participé à tout ça. Puis il s'est marié à une alsacienne et a interdit à ses descendants de parler allemand. Pour finir, je lui demande quels sont les écrivains contemporains qu'elle aime. Elle me cite, en vrac : Thomas Bernhard, Eugène Savitzkaya, L'Epis monstre de Nicolas genka, Chloé Delaume, le Portugais Nuno Camarneiro (avec lequel elle participe à un roman collectif européen en ligne) Jean-Philippe Toussaint, Jérusalem de Gonçalo M. Tavares, Camille de Toledo, Gabriel Matzneff, Marc-Edouard Nabe... Hum. Revenons en alors à Nathalie Saraute.