LE POIDS DU PAPIER

Sophie Schulze entreprend un voyage aux origines.

"Laissez br?ler les petits papiers. Papiers de riz ou d'Arménie...". La chanson de Serge Gainsbourg, qui évoque diverses utilisations quotidiennes des papiers est une des questions centrales du livre de Sophie Schulze. Dans une société qui iPadise tous les écrits au bénéfice d'une guerre d'acquisition des mémoires des grands sites de référence, pour garder tout ou son concentré, on doute de la motivation ou du résultat. Et on risque de se retrouver à moyen terme comme le personnage interprété par James Caan dans le film d'anticipation Rollerball. É la recherche d'informations sur les guerres relativement récentes entre les différentes corporations mondiales, il se rends à Genève où sont stockées toutes les archives de l'Histoire. La machine programmée pour censurer les évènements délicats refuse de lui répondre, tandis que l'on voit le XIIIe siècle se résumer à une fiche dans les mains du bibliothécaire en titre, qu'il jette à la poubelle n'y voyant aucun intérêt en-dehors de Dante.

L'angoisse du papier est très présente dan A+2. "A" fait référence à Auschwitz et "+2" à la deuxième génération après la Shoah. Que reste-t-il comme traces de l'évènement ? La mémoire transmise par les derniers survivants des camps doit être sauvegardée par les traces écrites. Ce livre autobiographique présente le malaise dans sa quête de savoir. Les lourds secrets d'une guerre et les révélations troublantes. Les voix tentent de revenir à défaut de pouvoir communiquer par le papier. Lors d'une visite à Auschwitz, l'auteure gère difficilement la confrontation avec le lieu et sa présentation actuelle. Sans oublier ce qui se déroule à quelques pas des barbelés,aussi décalé avec l'histoire véhiculée par le camp que l'attitude "banale" des badauds qui y habitaient tranquillement deux générations plus tôt. Le récit est d'autant plus fort qu'une voix particulière hante l'auteure ; sa curieuse dialectique révélera la réelle ambition de cet écrit.

Mais le livre ne s'arrête pas là. Et comme dans La Danse de Gengis Cohn, il nous file une grande claque avant de nous emmener vers des thèmes insoupçonnables. Tout d'abord, dans la formation universitaire de Sophie Schulze et sa confrontation aux textes de Heidegger et Marx. De la difficulté de dépasser les visions souvent rigides des différentes chapelles sur leur penseur en chef. É l'image de certains élèves de Pierre Bourdieu qui louent celui qui dénonça les réseaux universitaires avant de recréer les mêmes autour de lui, la dialectique qui ne traverse pas dans les clous n'est pas nécessairement le sport préfé de ces adeptes de Marx et Heidegger. Et si Sophie Schulze a du mal à bousculer ces lignes éditoriales ou épiscopales, cela parait un luxe bien lointain lorsqu'elle nous emmène constater le désarroi de certaines populations africaines qui "n'ont qu'un cahier par classe". En mission diplomatique pour la France, ces quelques feuilles que doivent se partager les élèves sont d'autant plus chères face à la mauvaise volonté manifestée par les représentant des instances internationales. Le Congo pourrait à lui seul nourrir l'Afrique, mais sa propre population ne mange pas à sa faim. Les pillages internes et externes empêchent toute progression dans ce domaine et les impératif éducatifs semblent eux aussi loin d'être atteints.

A+2 propose un regard poignant, gênant sur l'Histoire et ceux qui ne souhaitent pas l'apprendre. Sur ceux qui le veulent et qui doivent tourner maintes fois autour du monde et de leurs proches pour en découvrir les facettes. Messages forts et réflexions intransigeantes mais nuancées : ce livre est appréciable dans un monde où les écrans transforment les apprentis écrivains en éditorialistes à la petite semaine et leurs lecteurs en supporters.

S.K.