Léo Scheer a compris que les gens de la télé faisaient l'Histoire sans savoir l'Histoire qu'ils font. Pour évoquer la naissance de Canal +, Léo Scheer nous parle de politique et de guerre des générations. Celle des tontons flingueurs et celle des bronzés. Les premiers ont atteint la soixantaine quand ils accèdent enfin au pouvoir en mai 1981. Ils ont pour nom Mitterrand, Rousselet, Defferre, Dumas, etc. Ils attendaient leur tour depuis plus de vingt ans. Ils « jouent comme Blier et Gabin dans un film des années 1950' '». Ils pensent et parlent comme Audiard. Ils ont fait la guerre, la vraie, et savent que l'Histoire ne s'écrit pas en noir et blanc, mais en gris. Ils veulent le pouvoir, et tout le pouvoir. Et avant tout le garder jusqu'à leur mort. Les bronzés ont à l'époque 30 ans. Ils sont les «rois du planter de b?ton». Ils ont pour nom Attali, July, Fabius, et tant d'autres, moins connus, qui ont envahi les cabinets ministériels et les grandes entreprises. Ils sont énarques, économistes, sociologues, philosophes. Ils sont enfants de Derrida et de Deleuze. Mai 68 fut leur guerre et leur Révolution, 1944 et 1789 tout à la fois. Ils sont jeunes et impétueux, gosses g?tés arrogants et donneurs de leçons. Léo Scheer en fait partie. Il décrit avec la sagesse ironique acquise depuis lors cette guerre de générations qui est aussi une alliance de faux-semblants: les tontons flingueurs se prétendent socialistes, alors qu'ils ne le sont nullement ; les bronzés se croient marxistes, alors qu'ils deviendront bientôt libéraux parce qu'ils sont libertaires. C'est, note Scheer, toujours lucide, « trop tard pour eux, trop tôt pour nous'' ».

Canal + sera le cadeau que feront les bronzés aux tontons flingueurs pour leur assurer une retraite dorée sous les lambris des palais officiels ; Canal + sera l'héritage que laisseront les tontons flingueurs à des bronzés qui ne vont pas tarder ' entre autres gr?ce à cette chaîne ' à imposer leur domination idéologique et sociologique sur la société française. Léo Scheer a tout vu, tout compris ; et décrit avec une lucidité ironique.

Les trois années qui précèdent la naissance de Canal + en 1984 sont une période décisive où le vieux tente de ne pas mourir et le neuf a du mal à percer. L'État est alors une redoutable armada. Havas en est un des navires les plus majestueux, tenant les médias à travers les régies publicitaires. Mais les socialistes croient encore que l'économie se réduit à Germinal, tandis que le jeune Scheer a deviné que le monde s'apprête à connaître sa troisième révolution industrielle, après celle de la vapeur et de l'électricité, celle de la communication. Personne ne parle encore d'Internet. C'est la dernière fois que le colbertisme français permet à la France d'être en avance, mais elle ne le comprend pas. Des Américains alors inconnus, Al Gore, Bill Gates, Steve Jobs, débarquent à Paris pour admirer, fascinés notre cher Minitel. Scheer note avec des regrets éternels que « le Minitel et Canal + préfigurent une France qui aurait participé à la naissance d'Internet », car elle avait établi, avant tout le monde, le lien entre téléphone, téléviseur et ordinateur, promis au plus grand avenir. Comme pour l'avion, l'automobile, le cinéma ou la télévision, les Français s'avèrent des précurseurs géniaux, mais laissent les Américains ramasser la mise.

Tout le reste est anecdotique mais savoureux : les conflits de personnalités, d'ego et de vanités, les querelles politiques ; les guerres picrocholines entre socialistes ; les interventions des lobbys du cinéma, de la presse quotidienne régionale (PQR), des publicitaires, des grands industriels, de la Lyonnaise des eaux à Alcatel, des fans du c?ble et des rois du cryptage, des ingénieurs et des saltimbanques, des économistes et des philosophes, des technocrates et des journalistes, des cupides et des désintéressés, des déjà célèbres et des inconnus qui de le resteraient pas : Lang, Fabius, Tavernost, Lagardère, Berlusconiâ?¦

Cent fois, Canal + est morte ; cent fois, elle fut ressuscitée.

Quand la gestation s'achève enfin, que Canal + pousse ses premiers cris sous la lumière cathodique, Scheer s'est déjà éclipsé à la manière des pères d'hier qui n'assistaient jamais aux accouchements, parti pour de nouvelles aventures, de nouveaux enfant (M6), observant avec la distance de la maturité, à la fois bienveillante et ironique, comment le petit pousse, se débrouille loin de son père, fait avec son héritage génétique et culturel, le retrouve et le transforme et le dégrade, l'entretient et le g?che aussi (« l'esprit Canal qui à mes yeux ressemble fort à une sorte de militantisme politique postmoderne et cosmétique »), bref grandit, en suivant l'antique exhortation de son géniteur : tu deviendras une grande télé, mon fils !