Rites piaculaires, cause et effet des communions fondatrices, mais aussi travail de deuil rappelant, en ces temps de détresse dans lesquels dominent « crainte et tremblement », que la décadence d'une civilisation est toujours l'indice d'une Renaissance. Rien n'est fini, tout se métamorphose.

Ce travail de deuil, bien entendu inconscient qui, en enterrant quelques figures caduques d'un monde obscolète, souligne, comme le rappelait avec justesse Rousseau, que le « fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance (Confessions, Partie II, livre 11). Il peut y avoir une légitime déploration de quelque figure germanopratines. On peut également assister à une tentative de récupération politicienne. Ce qui est dans l'ordre des choses.

Mais l'essentiel dans les affoulements émotionnels, c'est la préscience d'une mutation de fond, d'une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble.

L'émotionnel, on ne le redira jamais assez, est rien moins qu'une caractéristique psychologique. C'est une ambiance dans laquelle tout un chacun est entraîné. Ce qui contredit les nigauds officiels osant, encore, parler des sociétés individualistes qui seraient les nôtres.

En effet, sans que cela soit conscientisé et moins encore verbalisé, dans leur aspect spontané, au-delà ou en-deça des récupérations politiciennes ou moralisantes, les effervescences émotionnelles traduisent le fait que le « consensus » social est en train de prendre une autre forme. Et ce en son sens strict : « con-sensus » comme partage des sentiments, comme retour des passions communes et des fantasmes, fantaisies et fantasmagories collectives. C'est cela même qui renvoie dos à dos le fanatismes athée et le fanatisme dévot.

N'a-t-on pas dit que la modernité s'inaugurait avec la fin des anges et des démons ? Et ne voilà-t-il pas que ceux-ci, pour le meilleur et pour le pire, sont entrain de revenir dans notre postmodernité naissante.

Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse. Certes, on peut continuer, « en sautant comme des cabris », pour reprendre une formule célèbre, en beuglant : laïcité, laïcité, laïcité ! Injonction n'étant l'expression que d'un pur et simple « laïcisme », c'est-à-dire le contraire de la laïcité. Une antiphrase en quelque sorte . En effet, souvenons-nous qu'au Moyen Age, les frères « lais »(frères convers dans les monastères) n'étaient, justement, pas des prêtres. Or, c'est bien l'esprit prêtre, celui du dogmatisme qui prévaut dans l'intolérance « laïciste » de la bienpensance !

Dès lors, plutôt que d'entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d'intégrer, de ritualiser, en bref « d'homéopathiser » ce nouvel esprit du temps à fondement religieux. Un autre cycle s'amorce qui au delà de « l'esprit prêtre », propre « aux fanatismes athées » redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le « sacral ». De même ces rites piaculaires, en ces divers travaux de deuil rappellent qu'on ne peut plus gloser à l'infini sur la République Une et Indivisible. Ou sur les sempiternelles valeurs républicaines. La « Res publica » étant en train de prendre une autre forme, celle de la mosaïque assurant la cohésion de communautés diverses. Non plus la réduction de l'autre au même, mais l'acceptation de l'autre en tant que tel comme source d'un indéniable enrichissement. Dès lors les jérémiades sur le « communautarisme » et autres fredaines de la même eau semblent inconvenantes face à l'émergence d'un idéal communautaire qui, de fait, constitue la vie des cités postmodernes.

Enfin, l'instinct émotionnel rend attentif au fait que l'on ne peut se contenter, dans l'organisation de la vie sociale, d'un rationalisme, celui des Lumières, qui fut prospectif et qui est devenu morbide. Le constat romancé et nuancé de Houellebec en témoigne. Les passions et les émotions partagées redeviennent le fondement de tout vivre ensemble. Il faut donc savoir mettre en ?uvre une « raison sensible » qui soit capable, au-delà de toute stigmatisation, d'accompagner un tel processus témoignant d'un indéniable vitalisme existentiel.

Voilà ce qu'est le travail de deuil en cours. Voilà ce qui, secrètement, anime les masses émotionnellement rassemblées en France et à l'étranger. Celles-ci sont constituées d'une mosaïque de tribus, communautés et autres groupes animés du même sentiment d'appartenance. Groupes on ne peut plus divers, qui, de fait, rappellent la pluralité des cultures et leur possible accomodement ; le polythéisme des valeurs étant la marque la plus certaine de la postmodernité. C'est en constatant et en acceptant une telle diversité et uniquement ainsi que l'on pourra désamorcer les divers fanatismes et combattre leur sanguinaire perversion.

Le relativisme sait de savoir incorporé et ce d'antique mémoire que, comme le rappelait Horace « multa renascentur quae jam cecidereâ?¦ » (bien des choses tomberont qui sont déjà tombées et maintenant sont à l'honneur).

Oui la sagesse populaire comprend, qu'une autre époque est en train de naître et c'est cela qui l'incite, spontanément, à venir en masse le clamer. Obnubilées par ce totalitarisme diffus qu'est le fantasme de l'Un, ce que Auguste Comte nommait justement la « reductio ad unum », les élites dans leur ensemble ne comprennent pas grand chose à la lame de fond animant nos sociétés.



En un lamentable combat d'arrière garde, la bienpensance tente même de « récupérer » celle-ci. Mais cette man?uvre n'est en rien prise au sérieux. Car, ne l'oublions pas, le vrai rire est celui qui se moque de ceux déplorant les effets dont ils chérissent les causes ! En la matière , la République Une, la laîcité dogmatique, le rationalisme désséchant.

Michel Maffesoli Membre de l'institut universaire

Dans quelques semaines, ces divers points seront développes dans un ouvrage intitulé Lettre ouverte aux Francs-maçons et à quelques autres ( Éditions Léo Scheer).