Deuxième correspondance entre la postmodernité et la Franc-maçonnerie : le rapport au temps. La Franc-maçonnerie se situe dans une chaîne du temps, les « constitutions maçonniques », c'est à dire les assises de la maçonnerie sont à comprendre comme un « ordre architectural » : la construction jamais achevée du « temple de l'humanité ». Cet ordre symbolique vient de fort loin et il est toujours à perfectionner. On retrouve là exactement le rapport au passé et au futur de la postmodernité : se situer dans une tradition, c'est à dire intégrer le passé (et non pas le dépasser, ni y rester enfermé) et un présent en perpétuel mouvement, c'est à dire un futur intégré au présent.

Enfin, troisième caractéristique et non des moindres :la Franc-maçonnerie fonctionne selon la « loi des frères », c'est à dire que l'ordre n'y est pas hiérarchique, passés l'année de silence, l'apprenti devient compagnon et chacun, à son tour, a un droit de parole ; le secret même de l'initiation est à lire comme le mystère qui unit les membres du groupe entre eux, comme cette loi commune qui permet de se débarrasser des contingences et des paroles anecdotiques pour s'intéresser à l'essentiel de ce qui constitue le vivre ensemble.

Vous voyez que mon ouvrage est bien loin de nombre de clichés habituels qui cantonnent la Franc-maçonnerie au mieux à la défense du progrès et du rationalisme, au pire à un groupement quasi-mafieux.

Non la Franc-maçonnerie peut être, si elle sait se débarrasser des conflits sectaires et des diverses intolérances qui traversent parfois les obédiences, un lieu d'élaboration commune de cette philosophie progressive.

Cet ouvrage est en quelque sorte une application de ma grille de lecture des changements de valeurs de la postmodernité à un des phénomènes actuels : l'intérêt de plus en plus évident des jeunes générations pourla Franc-maçonnerie, sous cette forme de quête spirituelle.




ET : Cet intérêt, dont vous parlez, quels témoignages le sociologue en reçoit-il ?

MM : Comme vous le savez sans doute, je pratique une sociologie compréhensive, c'est à dire que je repère de grandes tendances sociétales et je les mets en relation, pour décrire ce que j'appelle une épistémè, l'imaginaire d'une société donnée.

Je pratique donc divers modes d'observation du réel, le repérage des images et des mots qui rendent compte de ce réel, l'observation des publicités, des échanges sur Internet, des modes vestimentaires, de l'évolution des manières de manger et je confronte ces corpus avec les oeuvres des grands auteurs du passé. Le réel étant la réalité augmentée de ce qui est rêve, imaginaire, croyances etc.

Je n'ai donc pas fait passer de questionnaires à des jeunes pour savoir quelle était leur attitude vis à vis de la franc-maçonnerie, mais j'ai souvent eu des entretiens avec des jeunes sur ces sujets. De même n'ai-je pas de chiffres à vous donner, mais les diverses informations que communiquent régulièrement les diverses obédiences font état, en tous les cas, d'une augmentation du nombre d'entrées en franc-maçonnerie.

Plus probantes me semblent les études qualitatives que nous menons dans mon centre et à l'étranger sur les aspirations et les comportements des jeunes.

Nous aboutissons toujours aux mêmes conclusions : une tendance tribale, c'est à dire que le jeune ne se définit pas comme individu, autonome, mais qu'il vit dans et par le regard de l'autre, l'autre de la tribu, l'autre des diverses tribus. Si bien qu'effectivement cet intérêt pour la franc-maçonnerie rejoint les intérêts témoignés pour diverses formes d'initiation, pour les groupes secrets et bien s?ur pour une quête de sens, un intérêt spirituel.

Ce qui est certain, c'est que contrairement à ce que peuvent avancer périodiquement diverses publications, l'intérêt pour la Franc-maçonnerie témoigne d'un véritable go?t pour l'altérité et la tolérance mutuelle et non pas d'un égotisme utilitariste.




ET : Vous l'écrivez et le dites à bon droit à plusieurs reprises dans Le Trésor caché : la Franc-maçonnerie, c'est, hors la circonscription initiée, dans la pensée commune, dans la doxa, un peu d'occulte, un peu d'entrisme, un peu de sagesse et beaucoup de pensée laïque fondée sur le long temps de l'évolution historique et philosophique de ces composantes. La pensée commune, la doxa se trompent-elles et que manquent-elles qu'elles auraient lieu de connaître ?

MM : J'ai fait souvent la distinction entre l'opinion publique et l'opinion publiée. Peut-être est ce cela que vous visez ?

Et en ce sens, dans ce livre j'oppose universalité et universalisme, pensée laÏque ou laïcité hétérodoxe et laïcisme dogmatique.

La tradition maçonnique nous apprend qu'au-delà de l'universalisme normatif et applatissant, ramenant toutes les valeurs à une seule modalité, un universalisme fleurant bon ses 18e et 20 e siècles, il y a ce que Aristote appelait 'katholonâ?, l'universalité. L'universalité telle qu'on peut la concevoir dans cette sagesse traditionnelle de la franc-maçonnerie, c'est une sagesse incarnée, une acceptation du lot commun de l'humanité, la mort. Accepter la vie et donc la mort. Au travers des rituels figurant la mort symbolique, il s'agit de l'homéopathiser, de l'apprivoiser et ainsi de la faire participer à la plénitude de la vie. Il s'agit bien là d'une spiritualité séculière ou 'laïqueâ? si l'on donne à ce mot son sens propre.

En effet, le frère 'laiâ? des monastères est celui qui tout en n'étant pas prêtre, participe pleinement de la communauté. Laos, le peuple, laikos, qui appartient au peuple.

Le laïc hétérodoxe tel que je le comprends dans l'ordre symbolique de la Franc-maçonnerie, comprend la 'républiqueâ?, la chose publique comme une cohésion dans la diversité, une cohésion a posteriori.

Ce n'est pas le laïcisme excluant d'une république une et indivisible où l'Etat providence n'est que la forme profane d'un Dieu unique et intolérant.

Cette spiritualité laïque amène à se départir des idées toutes faites, des conformismes logiques, des opinions publiées à courte vue et à considérer une pensée alternative, celle de la tradition. Qui parce qu'elle est enracinée, peut être radicale. C'est à dire peut nous faire comprendre justement cette universalité de l'humaine condition, vie et mort affrontées en commun.




ET : On voit aujourd'hui combien l'une des « peurs de l'Occident » (je pense évidemment ici à Jean Delumeau) réside dans les séditions réelles ou fantasmées de « communautés » opposant au délitement du projet nébuleux de devenir commun la résolution charismatique et souvent revancharde d'identités collectives lisibles, circonscrites. Que dit la Franc-maçonnerie de cette peur ? Que lui répond-elle ?

MM : Encore une fois, il faut distinguer entre la forme qu'a pris la franc-maçonnerie au 18e et au 19e siècles, où elle a pleinement souscrit à l'idéologie individualiste et à la lutte contre les corporations et sa forme actuelle.

Une des caractéristiques de la franc-maçonnerie (vous comprenez bien que je décris une franc-maçonnerie typique pour parler comme Max Weber, une franc-maçonnerie fondamentale et non pas telle ou telle forme), une des caractéristiques de la Franc-maçonnerie, sur laquelle j'insiste dès le début de mon ouvrage, c'est son côté tolérant et hétérodoxe.

Ces deux traits ne sont pas contradictoires ou sinon comme un oxymore, une union des contraires.

Tolérante la Franc-maçonnerie l'est à toute forme de croyance, à toute expression d'appartenance. Hétérodoxe, elle l'est dans un double sens : elle admet que chacun se détermine par rapport à l'autre, aux autres, elle postule qu'il y a diverses vérités, elle est relativiste. Non pas un relativisme qui dirait qu'il n'y a rien de vrai, mais plutôt qui relativiserait chaque vérité par rapport aux autres vérités et mettrait ces vérités en relation.

Ceci implique aussi que la Franc-maçonnerie laïque et hétérodoxe admet que chacun peut avoir plusieurs appartenances : être franc-maçon n'implique pas telle ou telle croyance (doxa), telle ou telle attitude ou prise de position.

La Franc-maçonnerie fonctionne sur des affinités électives et des solidarités communautaires, la loge est une communauté avec ses rites, ses règles, ses mythes fondateurs et bien s?ur sa vie communautaire au jour le jour.

Mais cette communauté n'obère pas d'autres formes d'appartenance : contrairement à ce que pensaient les tenants du complot judéo-maçonnique, les Francs-maçons peuvent se sentir Français (ou Allemands, ou Anglais etc.), ils peuvent être chrétiens ou juifs ou musulmans ou incroyants etc.

Il me semble donc que la sagesse franc-maçonne devrait plutôt permettre d'apprivoiser le phénomène communautaire postmoderne que de le stigmatiser.

Et pourquoi, sinon parce que la sagesse de la tradition n'est pas une pensée dychotomisante, mais une pensée qui prend en compte l'entièreté de la vie passée, présente et future.

ET : Votre conception et votre éloge de la Franc-maçonnerie me semble reposer fondamentalement sur une dialectique à visée eudémonologique, heureuse, reposant sur l'intégration et le dépassement d'un couple connaissance/fraternité. Pouvez-vous éclairer ici le fonctionnement et la prospérité de ce couple, en Franc-maçonnerie et au-delà ?

MM : Rappelons en général que je décris ce qui est, je ne juge pas et je ne dis pas ce que je pense qui devrait être. Ceci dit, il me semble que la sagesse de la franc-maçonnerie telle que je la décris ressortit plutôt d'une forme de stoïcisme que d'un eudémonisme. Ce contre quoi tu ne peux rien, te devient indifférent, c'est exactement cela que je décris comme un accommodement au destin, une forme de tragique.

Ceci dit vous avez raison de parler du couple « connaissance/fraternité », quoique je ne l'emploie pas forcément dans le sens que vous dites.

Je pense qu'elles ne sont pas antithétiques, mais complémentaires et qu'il y a connaissance parce qu'il y a fraternité. Au contraire de la connaissance de soi comme sujet, la connaissance cartésienne, « je pense donc je suis », la connaissance postmoderne est connaissance dans et par l'autre. Elle est intégration du petit soi dans le grand Soi, ce que Jung décrivait comme processus d'individuation : l'intégration de soi dans le Soi de l'inconscient collectif. (avec les risques d'inflation psychique que comporte cette démarche et qu'il décrit bien).

C'est là justement que la fraternité et donc les rites et les règles de la loge fournissent un tel accompagnement : ce n'est pas pour rien qu'on parle chez les Francs-maçons d'apprentis, compagnons et maîtres, décrivant ainsi un parcours de connaissance, une avancée sur le chemin de la connaissance commune.

J'émets l'hypothèse dans ce livre que la communauté des frères, cette grande thématique de la fraternité est, dans la sagesse maçonnique, la manière d'exprimer ce mécanisme de reliance, physique et spirituel, gr?ce auquel se poursuit, d'une manière obstinée, la construction du temple. Que celui-ci soit individuel ou collectif. « L'afrèrement », ce vieux mot médiéval, n'est rien d'autre que la prise en compte de l'amour comme élément fondateur du vivre ensemble.

Ordo amoris ou la loi des frères, ce renouveau de l'ordre symbolique, celui de l'interaction, de la réversibilité, de la complémentarité etc. rappelle l'importance de l'immatériel ou du spirituel dans toute vie en société. Un tel ordre symbolique est parfaitement illustré dans la « chaîne d'union » concluant les tenues maçonniques. Chaîne symbolisant la continuité de l'espèce humaine par la sédimentation des affects, le partage des émotions, et la réversibilité, qui, tout au long des ?ges, assure la solidité de la vie en commun.

C'est tout cela une connaissance fraternelle !

Le terme utilisé en maçonnerie est celui d'égrégore, c'est à dire c'est ce savoir collectif, cet inconscient collectif où interagissent les multiples énergies à l'?uvre dans chaque individu et dans la communauté en son entier.

Il est bien évident qu'un tel égrégore, cause et effet d'une saine vitalité, ne peut que se développer en un moment où les tribus, les réseaux, les sites communautaires, les forums de discussion et autres blogs connaissent, gr?ce à Internet en particulier l'essor que l'on sait. A l'opposé du revendicarif et des pathologies dont il est le vecteur, il y a globalement une sorte de santé, expression de plaisir d'être dans le phénomène « Wiki » rejouant dans la postmodernité la noosphère (Edgar Morin, Teilhard de Chardin), c'est à dire le savoir collectif pré-moderne.

Sans peut-être le savoir, la pensée maçonnique de l'égrégore rejoint un tel esprit du temps postmoderne.

ET : Nous sommes d'accord, c'est bien comme cela que je vous lisais car le stoïcisme et l'eudémonisme sont à mon sens tous deux, quoique inégalement, enfants du renoncement... En quelques mots, que serait, selon vous, une Arcadie, une utopie franc-maçonne atteignable ?

MM : L'utopie au sens propre est ce lieu inaccessible, ce lieu d'un futur qui n'existe pas. L'utopie au sens propre, c'est le Paradis dans l'au-delà ou le paradis sur terre des utopies socialo-politiques.

Ce n'est plus ainsi que je verrais l'utopie franc-maçonne, mais au sens encore une fois postmoderne, c'est à dire contemporain du terme, comme utopies insterstitielles, c'est à dire des instants, des moments de convivialité, de solidarité, d'éclatement du petit soi dans l'autre, l'autre de la tribu, l'autre du monde.

Les solidarités à l'?uvre dans les diverses loges franc-maçonnes et dans leurs formes de solidarité et d'entraide correspondent là encore tout à fait avec l'expression contemporaine des solidarités. Non plus la construction d'un Etat social, d'un Etat providence, mais l'entraide au jour le jour.

Il n'est que de voir les élans de solidarité générés par l'appel à générosité pour aider les victimes d'une catastrophe, mais aussi les appels de fonds pour lancer une initiative, une entreprise, une opération humanitaire, une revue de poésie etc.

Les utopies interstitielles ainsi que je les appelle se fondent sur une énergie du moment et loin de s'institutionnaliser épuisent leur sens dans l'acte même.

Cette succession d'élans fraternels construit un « res publica », une chose publique qui tient plus du mobile, de la mosaïque que de la forteresse.

Car la forteresse de l'individu (Descartes) s'est brisée, éclatée dans cet élan communautaire, de même que la forteresse étatique laisse place à toute une série de micro-constructions solidaires, mais plus éphémères.

C'est cette caractéristique de fluidité que S. Baumann attribue à la postmodernité, que l'on retrouve dans les diverses formes maçonniques, diverses obédiences et diverses loges.

Ce qui est commun, c'est bien cette quête d'un savoir commun, d'une sagesse immémoraile, non plus transcendante, mais immanente.

C'est en cela que la franc-maçonnerie participe à l'expression d'un vouloir vivre, d'un vivre ensemble postmoderne.