ETAT D'URGENCE

«On n'écrit que pour échouer à dire ce qu'e?t été notre vie sans l'écriture» (R. Millet, L'Orient désert, 2007).

Richard Millet (né en 1953) est l'exemple type de l'écrivain énervant : il est le plus doué de sa génération et s'il n'avait pas eu de démêlés avec le monde officiel de l'édition, il aurait pu devenir le nouveau Philippe Sollers, le grand écrivain de ce début de siècle déployant son réseau d'influence en tant qu'éditeur. Mais voilà, contrairement à son aîné, Millet ne fait pas dans le politiquement correct et ses propos l'ont quelque peu ostracisé du milieu mondain parisien. Quoiqueâ?¦ pour un écrivain incompris et privé de soutien littéraire, sa bibliographie conséquente montre le parfait contraire, avec quatre livres publiés en moyenne par an dans des maisons importantes : Gallimard malgré la brouille, Pierre-Guillaume de Roux, Fata Morgana, à présent Léo Scheer. Quel écrivain doué mais boudé totalement par l'édition parisienne ne rêverait pas d'un pareil ostracisme ! Du coup, la posture aidant, l'auteur poursuit son ?uvre romanesque et théorique dans la tradition des Bloy, Peguy, Claudel.

Solitude du témoin revient sur les enjeux politiques et sociaux de ce début de millénaire et prolonge des textes plus anciens. Le Désenchantement de la littérature (2007) pourrait en être l'incipit. La volonté idéologique de faire mourir la langue est vue comme le symptôme essentiel d'une décadence sociale, culturelle, économique et anthropologique évidente depuis 30 ans sous les régimes ultra libéraux. Malgré son apparente solitude physique et spirituelle, la thèse de Millet est relayée par un petit groupe d'intellectuels conscients et lucides de l'état de l'occident. De Baudrillard à Jean Clair en passant par Zemmour, Muray et même Onfray, ces grands axes de réflexion sont relayés dans des livres qui se vendent bien ; ce qui signifie qu'il y a la possibilité d'une alternance intellectuelle, f?t-elle minoritaire : mort de la langue, décadence de la civilisation, menace des flux migratoires, faillite du catholicisme au profit d'une islamisation massive, rupture communautariste, consumérisme délirant, le tout orchestré par un ordre mondial libéral ; ces thèses sont développées par les dissidents que le système (médiatique et politique, de droite comme de gauche) tente malgré tout d'étouffer, de calomnier voire de censurer.

Si Millet, par son style rigoriste, se réclame d'un certain classicisme, il donne à la forme de ses textes une certaine liberté, par opposition il est vrai à l'hégémonie du roman commercial. Organisé en chapitres thématiques couplant une analyse longue et des chroniques plus brèves, ce recueil fragmenté reste fidèle au Chant des adolescentes, à Orient désert et autres textes démonstratifs, aphoristiques et brefs qui composent un tout organisé autour d'une pensée récurrente : le décadence de notre civilisation.

La thèse est à la fois simple : comment la capitalisme mondialisé a permis une décadence occidentale en renversant la puissance de l'art au profit d'un relativisme culturel issu d'un consumérisme généralisé, rendant les grandes valeurs fondatrices d'une civilisation - politique, religion, travail, culture ' à l'état de produits de consommation, et contraignant l'homme à la flexibilité, à devenir inculte, narcissique et du coup malléable, soumis au pouvoir du libéralisme triomphant. Elle est aussi plus subtile, mêlant les rapports de l'Islam avec le capitalisme hédoniste, entraînant le déclin de la civilisation chrétienne dans un monde post-historique globalisé. «Lorsque l'européenne haine de soi rencontre la haine de l'Occident par l'islamisme, on voit se nouer une complicité, voire une alliance dont le capitalisme se sert comme d'un moteur financier» (p.56). «(â?¦) Le terrorisme ne servant qu'à rappeler négativement qu'on vit dans le meilleur des mondes ' celui du Marché mondial, auquel collaborent activement tous les États y compris les États islamiques. Après tout, les djihadistes défilent en Nike, tout comme les occidentaux athées, voyous de banlieue, romanciers «branchés» ou cadres prospères, et ce sont les mêmes barbus et femmes voilées de l'internationale sunnite qui font leurs courses dans les malls de Minneapolis ou de Riyad, tandis que les haut-parleurs diffusent du rap ou les chants de l'Aïd el-Adhaâ?¦» (p.60).

Millet n'épargne personne et s'insurge contre un pays qu'il ne reconnaît plus. Le libéralisme sauvage dynamite toute structure traditionnelle dont les repères servaient à se forger une conscience, une culture, une histoire et une éducation. Au nom du tout consumérisme, une tolérance exacerbée accepte tout ce qui ruine une civilisation : une immigration islamique basée sur une revanche post-coloniale, une littérature abêtissante basée sur un relativisme permanent, un discours progressiste visant à exclure la contre-pensée, une volonté de mépriser la tradition en créant une «novlangue» dominatrice et une intolérance violente à tout discours non consensuel qui critiquerait le nouvel ordre établi.

Millet dresse de nouveau un état des lieux des plus calamiteux bien que réaliste, même si sa posture d'écrivain maudit semble surannée. Nous avons ici la vision de l'un des plus grands penseurs vivants, à qui il ne reste que l'écriture pour pointer du doigt l'abominable, le ridicule, le grotesque, l'injuste, mais aussi le secret et l'espoir de sociétés totalement soumises à l'horreur économique, culturelle, religieuse et politique. L'exemple récent d'Eric Zemmour se déplaçant au Salon du livre en compagnie de trois gardes du corps en dit long : les idées dissidentes provoquent un véritable conflit guerrier avec l'appui d'un progressisme criant au loup dès qu'un mot ne rentre pas dans le système de «libres échanges» !

Millet continue donc sa lutte pour une esthétique exigeante et parvient (en vain, car le monde qu'il tente de faire revivre est bien mort) à nous toucher au plus près durant le silence religieux de la lecture. Un livre véritablement pédagogique à découvrir, notamment dans ses derniers fragments.

Henri-Georges Maignan (Mis en ligne le 08/04/2015)