Lorsque j'arrivai au troisième étage, les battements de mon c?ur ne m'appartenaient plus. Il cognait si fort dans ma poitrine qu'une légère sensation de malaise me donna la nausée. Je dus m'asseoir quelques instants sur les marches. Je vis passer une habilleuse, les bras chargés de costumes. "Éa va ?" s'inquiéta-t-elle ; je lui fis un signe de tête et lui expliquai ce que je faisais là. Éa pouvait lui sembler étrange de voir une jeune fille assise dans l'escalier; elle eut un petit sourire, pensant que j'étais sous le coup de l'émotion, et trouva ça charmant. "C'est à droite, au fond du couloir", me dit-elle, attendrie. Avait-elle compris, en un seul regard, que je l'aimais, ou était-ce ma façon de prononcer son nom? J'avais l'impression d'être devenue transparente. Cela se traduisait par une extrême vulnérabilité, la perte de toutes mes défenses. J'étais en verre filé. Le reste avait disparu, ne laissant que son image qui me submergeait. C'était délicieux, mais ça me faisait tanguer. J'avançai à pas lents, regardant les portes, collées les unes aux autres. Éa ressemblait à un couloir d'hôtel, avec, à la place du numéro de chambre, le patronyme d'un acteur. Je pouvais lire : Michel Aumont, Jean-Paul Roussillon, Louis Arbessier, puis, enfin, son nom.



Cette porte devenait la mienne, celle qui séparait mon enfance du reste de ma vie, ouvrant sur l'inconnu. Ce jour-là, mes longs cheveux étaient sagement retenus en arrière par un bandeau en stretch noir.

Impossible de faire marche arrière. Je frappai. "Entrez !" répondit-il d'une voix puissante. Il était là, comme à Ajaccio, en peignoir de soie pourpre ; il se démaquillait lentement, avec soin. Il ne me vit pas tout de suite, son visage était couvert d'une crème blanch?tre, ses yeux étaient fermés. Je restai au fond de cette grande pièce, tapie dans un coin, personne ne ferait attention à moi. Il y avait un couple, probablement des amis venus de loin pour le voir jouer, ainsi que la même jeune femme entraperçue après la représentation de L'Aiglon , et qui m'intriguait de plus en plus. Au bout de quelques minutes, je ne savais plus s'il fallait que je reste, que je m'enfuie.

"Vous venez pour voir Pierre ?" me demanda, avec douceur, celle qui se comportait comme si elle était sa fiancée. Je fis un signe de la tête. É ce moment-là, tout le monde se tut et Pierre, enfin, se retourna. "Ah, tu es venue ! Comme c'est gentil. - Non, non, c'est moi qui vous remercie, c'était splendide !" répondis-je, à bout de souffle et d'idées, complètement desséchée, la tête vide, comme si je n'avais pas bu une goutte d'eau depuis cent ans. Les rougeurs sur mon visage devaient produire un curieux contraste avec la couleur verte de mon pull. Impassible, mon tortionnaire poursuivit son interrogatoire : "Tes parents vont bien ? Tu les embrasseras pour moi. J'aurais voulu hurler : "Pierre ! Je t'aime ! Je pense à toi jour et nuit. Je ne dors plus, je n'ai plus faim, je suis faite pour toi. Tu me comprends ?" Mais je m'entendis lui répondre d'une voix monocorde et sur un ton mécanique : "Oui. D'accord. Merci."

Il prononça alors ces mots qui claquèrent à mes oreilles comme des balles de revolver : "Ludivine, tu la raccompagnes ?" Cette méchante fée s'exécuta avec gr?ce et me referma la porte au nez. Elle s'appelait donc Ludivine, c'était tellement ravissant. Moi, je portais un prénom si commun, sorti d'une chanson de Gilbert Bécaud, qui me donnait de l'urticaire. La claque ! Soudain, je me sentis moche dans mes vêtements d'ado mal dans sa peau, déjà encombrée par cette volumineuse poitrine malgré mes 12 ans. Enfin, bientôt 13.

En descendant l'escalier, la mort m'apparut comme la seule issue possible pour ne plus penser à lui. Quelle douche froide. Quelle différence avec ce soir magique où il était venu m'embrasser dans mon lit. J'avais eu l'impression d'avoir de la valeur ; là, je me sentais comme un vieux billet de banque froissé et défraîchi, qui ne valait plus rien. Isabelle m'attendait assise sur un plot de béton devant l'entrée des artistes. "Alors ?" me dit-elle. "Alors ? Rien", lui répondis-je, des sanglots coincés dans la gorge. "Il t'a embrassée ? ' Même pas, murmurai-je. Viens, on rentre", ajoutai-je en la prenant par le bras. Nous marchions en longeant la rue de Rivoli, comme au retour d'un enterrement. Elle s'acheta une glace chez Angelina ; tandis qu'elle léchait ses boules à la vanille et au chocolat, je me disais, plus entêtée que jamais : je le veux et" quoi qu'il arrive, je l'aurai. Place Colette de Nathalie Rheims, éditions Léo Scheer, 311 pages, 20 euros. En librairie le 19 ao?t. Consultez notre dossier : Le meilleur de la rentrée littéraire 2015