La République des Livres

Dans la vie comme au thé?tre

Qui ne s'est jamais projeté dans la pièce d'un appartement ou d'une maison comme s'il se trouvait dans une pièce de thé?tre ? Qui n'a jamais observé un repas auquel il participait d'un point de vue de spectateur ? Qui n'a jamais joué dans la vie comme il le ferait sur les planches ? Qui n'est pas habité par une pièce de chevet au point d'y calquer ses travaux et ses jours, inconsciemment ou pas, telles les trois héroïnes des Heures sur Mrs Dalloway ? Que celui ou celle qui n'a jamaisâ?¦

Place Colette (320 pages, 20 euros, Léo Scheer) annonce le programme dès la couverture. Le titre est l'adresse de la Comédie-Française. Le « Nemours », bistro qui lui fait face, en est le centre névralgique. Nathalie Rheims y noue une double révélation : la découverte de l'amour et celle du thé?tre. La narratrice de ce roman, qui ne lui est pas vraiment étrangère, passe trois années de son adolescence clouée dans un lit d'hôpital, enfermée dans une coquille de pl?tre, à la suite d'un mauvais diagnostic. Des années au cours desquelles elle lit avidement, s'enivre de littérature classique, s'étourdit dans les grands textes. Gr?ce à un autre médecin qui reprend son dossier, elle est à nouveau opérée et parvient à en sortir. A se décarcasser au sens premier du terme. Se défaire de l'étau.

Sa résurrection, vécue comme une renaissance plus encore que comme un retour à la vie, coïncide avec la découverte du thé?tre non plus seulement dans les textes mais sur les planches même. Un coup de foudre pour un comédien dans sa loge catalyse cette double révélation. A la seule vision de la forteresse du Français elle est prise de vertiges. Une folle passion clandestine l'unit au sociétaire. Lequel ? Aucune idée, et quelle importanceâ?¦ Disons qu'il devait être Cléante quand Robert Hirsch et Jacques Charon jouaient le Tartuffe, et à nouveau à leurs côtés dans le Malade imaginaire. Elle a 13 ans, il en a 43.

Sa vocation ? Comédienne, on s'en doute. Jean Périmony à l'Athénée guide ses premier pas ; Jean-Pierre Bacri est à côté ; Isabelle Adjani annonce la mort du petit chat et on croit l'entendre pour la première fois. A l'école des planches, et plus encore rue Blanche où elle entre avec le monologue de la Folle de Chaillot, on fait comprendre à la débutante que le thé?tre, si ce n'est pas quelque chose de vital, une question de vie ou de mort pour employer les grands mots, ce n'est pas la peine. Marcelle Tassencourt, qui dirige le thé?tre de Versailles, la remarque et lui propose de se joindre à troupe autour de Roger « Tartuffe » Hanin, qui deviendra son « chaperon attentif ». Là, ce sera Jean Le Poulain qui la remarquera et lui proposera d'être sa Columba dans Volpone. Et après Lavelliâ?¦ La voilà happée. Une troupe, c'est une famille de c?ur, dont son premier homme ne sera pas.

Autofiction, roman vrai, mensonge qui dit la vérité, peu importe. De la vérité, celle dont les accents ne trompent pas plus l'auteur que le lecteur, il en a la puissance. Pas de pathos ni d'autocomplaisance. Nul n'est épargné à commencer par le milieu dans lequel elle grandit : des grands bourgeois lettrés en villégiature perpétuelle à Saint-Florent (Haute-Corse) même quand ils n'y sont pas, pour lesquels elle manifeste une indifférence réciproque. La maison de famille est pleine d'écrivains et d'académiciens, des Michel Mohrt, François Nourrissier, Jean d'Ormesson dont les spectres passent.

La narratrice ne ménage pas non plus l'auteur qui avoue, très tôt, très jeune, son penchant pour les vieux, la séduction des visages creusés par les rides, les stigmates du passage du temps. Dans un récit fluide et plein d'humour, Nathalie Rheims laisse affleurer une sensibilité plus ferme que dans ses précédents romans. Place Colette porte la marque de cette réjouissante maturité. Et puis quoi, une narratrice qui éprouve une telle passion pour la cantate 51 de Bach « Jauchzet Gott in allen Landen! ' ne saurait être entièrement mauvaiseâ?¦ Il suffit de l'imaginer s'effondrant à l'écoute du récitatif pour se sentir à l'unisson.

De même s'imagine-t-on l'héroïne d'Une Antigone à Kandahar (The Watch, traduit de l'anglais par Antoine Bargel, 355 pages, 21,50 euros, Gallimard) descendant de sa montagne en fauteuil roulant après que ses jambes aient été arrachées par une explosion : elle vient réclamer à l'état-major de cette base américaine en Afghanistan le corps de son frère, chef d'une tribu pachtoune mort au combat. Mais qui est-elle au juste : une terroriste envoyée par les Talibans ou une s?ur qui porte le noir de son deuil ? Le doute s'installe, puis la peur. Joydeep Roy-Bhattacharya, un romancier indien qui vit dans l'Etat de New York, ne parle pas d'Antigone dans le titre original de son roman ; mais il l'a encadré, au début et à la fin, de deux substantiels extraits de la pièce de Sophocle (dans la traduction française de Paul Mazon) sur la « vraie » souffrance d'une soeur : non la perspective de sa propre mort mais l'idée que mort, le fils de sa mère n'ait pas de tombeau.

N'en ayant pas lu beaucoup, j'ignore si cette histoire est, comme le dit le Wall Street Journal, « le premier grand roman sur la guerre d'Afghanistan ». Mais pour qui a suivi et suit en cours la chronique des événements courants dans cette partie du monde, la manière dont cet écrivain revisite Antigone à travers Kandahar donne une vision assurément inédite, puissante et saisissante de la tragédie à l'?uvre.

Avec Titus n'aimait pas Bérénice (312 pages, 17,90 euros, P.O.L.), on change de registre. Nathalie Azoulai annonce également le programme dès le titre, quoique de manière plus elliptique. Ici aussi, une histoire personnelle se noue à une histoire de thé?tre. Mais une seule pièce et un seul auteur sont privilégiés. Bérénice et Racine. Comment lui a-t-il pu écrire ça ? Entendez : un homme comme lui, avec tout ce que l'on sait du courtisan et du janséniste, écartelé entre l'immensité de Versailles et le vallon de Port-Royal, une pièce comme celle-ci ?Dans sa Vie de Titus, Suétone remarquait :

« Titus reginam Berenicen statim ab Urbe dimisit invitus invitam

Aussitôt, Titus éloigna la reine Bérénice de Rome malgré lui et malgré elle »

Que de mystère et que d'énigme dans ce « malgré lui » et ce « malgré elle » ! Depuis, on en dispute à l'infini. Titus, empereur de Rome, aime-t-il vraiment Bérénice, reine de Palestine ? Si c'est le cas, pourquoi la quitte-t-il ? A-t-il le choix ? Si Titus la quitte, c'est qu'il ne l'aime pas comme elle l'aime.

C'est un roman de la souffrance amoureuse, d'un auteur qui a certainement lu et apprécié les livres de Pascal Quignard. L'esprit y est sinon la lettre. Non pas une nouvelle biographie de Racine, ce qui serait présomptueux après celles de François Mauriac, Georges Forestier, Alain Viala. Ni même un portrait, ce qui serait risqué après l'inoubliable Racine en majesté de Jean-Michel Delacomptée. Encore moins une exploration de la querelle Barthes/Picard ! Plutôt une intense célébration de la beauté, de la féminité, de l'actualité, du style raciniens à partir d'un point de vue original et rafraichissant. A peine pédagogique mais pas trop. Sans dédaigner le sens de la formule (« Racine, c'est le supermarché du chagrin d'amour ») mais juste assez. Avec un sacré go?t du risque car il y en aura toujours pour juger que ce qu'elle écrit là ne souffre pas la comparaison avec ce qu'elle cite là.

Et si Nathalie Azoulai avait donné encore davantage de place à l'autre histoire de Titus et Bérénice, la plus contemporaine, si elle avait encore plus noué Port-Royal et le téléphone dans une même phrase, l'annonce de la mort de Titus et les nécrologies dans le journal, on ne le lui aurait pas reproché ; car cette Bérénice d'aujourd'hui, quittée par son Titus d'aujourd'hui revenu vers sa femme légitime, a le désarroi contagieux lorsqu'elle essaie de comprendre en interrogeant la tragédie de Racine. Plus que jamais, le chef d'?uvre en art, c'est ce qui nous explique ce qui nous arrive mieux que nous ne saurions le faire. Les vingt lignes finales sur la suppression de l'abbaye de Port-Royal et l'assassinat des morts du cimetière sont magnifiques. L'excipit, inoubliable :

«  On dit qu'il faut un an pour se remettre d'un chagrin d'amour. On dit aussi des tas d'autres choses dont la banalité finit par émousser la vérité ».

En filigrane de la passion amoureuse, au c?ur du laboratoire d'écriture de Racine, ce roman se lit aussi comme celui d'une passion de la langue, de l'alexandrin et de la grammaire. On en ressort convaincu, si ce n'était déjà le cas, que Racine, c'est la France, et qu'aimer Racine, ici mis en abîme dans l'une de ses douze pièces, c'est aimer la France :

« Quand elle cite Racine, elle est soudain une amoureuse de Franceâ?¦ »

A-t-on jamais écrit des vers plus poignants sur l'amour des femmes ? Pour toute explication, on dira qu'il l'a fait malgré lui et malgré ellesâ?¦

Pierre ASSOULINE le 26 ao?t 2015