Nothomb tire toujours sur la même corde

Mais, avant ces sommets du ridicule, il faut subir une laborieuse reconstitution de la rencontre et des conversations entre les parents de l'écrivaine. Ainsi qu'une parodie de la série Caroline (Christine va à l'école, Christine déménage, Christine a ses premières règles, Christine fait du vélo, Christine tombe à l'eau...), des mots d'enfant où perce déjà le style de la future romancière (« J'en ai marre j'en ai marre j'en ai marre, mais qu'est-ce que j'en ai marre, mais qu'est-ce que j'en ai marre mon Dieu... »), quelques obscurités (« Ch?teauroux était une ville plus grande qu'elle ne l'est devenue ensuite ») et deux excellentes imitations, de Dalida en pages 9 et 10 et de l'accent allemand en pages 162 à 164 (sans que cela saute aux yeux sur les portraits de presse, Christine n'est pas la dernière pour la rigolade). Un livre confondu aux neuf dixièmes avec un délayage d'anecdotes sans intérêt, comme les éditeurs en reçoivent une demi-douzaine par jour et conseillent à leurs expéditeurs de photocopier à la seule intention des proches amis. On peut en conséquence lui prédire un grand succès sur les couvertures et dans les colonnes de la presse branchée, et sans doute un prix d'automne. Car impossible n'est pas Angot.

Deuxième romancière à toujours tirer sur la même corde au risque qu'elle se rompe, Amélie Nothomb, présente à chaque rentrée littéraire depuis Hygiène de l'assassin en 1992. Le cru 2015 s'intitule Le Crime du comte Neville, décalcomanie baveuse du Crime de lord Arthur Savile, nouvelle d'Oscar Wilde parue en 1891 - un noble belge s'entend prédire qu'il tuera l'un des invités de l'ultime réception donnée dans son ch?teau, sa fille dépressive se propose comme victime (le lecteur en ferait bien autant pour abréger le calvaire). É la place des personnages, des marionnettes dont on aurait tranché tous les fils. Au lieu de dialogues, d'interminables échanges de fond de court. En guise de style, l'application d'une élève de quatrième amoureuse des jolis mots : « Le couple frère-s?ur aimait revêtir de beaux atours et aller valser dans des palais anversois ou des manoirs brabançons pendant des nuits entières. » Pour expérience de lecture, un ennui abyssal. Mais comme lueur d'espoir pour la rentrée 2016, ce message subliminal : « Un jour, Sérieuse nous étonnera. - Tu veux dire qu'un jour elle cessera d'avoir l'air vide ? »

Autre enthousiaste du « vous reprendrez bien un peu de ma piquette », l'auteur de La Première Gorgée de bière se noie désormais dans Les Eaux troubles du mojito, recension des « belles raisons d'habiter sur terre ». Grossiste en petits bonheurs, Philippe Delerm ne peut s'empêcher de taper sur l'épaule de son lecteur pour lui demander à chaque chapitre « Hein, que c'est beau, Venise ? » ou « Pas vrai que c'est émouvant, un enfant qui lit en remuant les lèvres ? » ou encore « N'est-ce pas que c'est agréable de feuilleter un Blake et Mortimer au fond de son lit ? » Oui, acquiesce le lecteur, mais ce serait encore plus beau, émouvant et agréable si tu la bouclais deux minutes. Ou même une seule. Et de regretter que Delerm n'admire pas plus souvent des verres de spritz à une terrasse vénitienne puisque à l'en croire « ils donnent envie de se taire ». Il existe entre les émotions ressenties et leur restitution dans ces pages le même rapport qu'entre un papillon en plein vol et son double crucifié sur une planche d'entomologiste. Quant à « c'est tout à fait bon de sentir que l'infériorité devient supériorité » (Danser sans savoir danser), l'expérience vaut peut-être pour la valse, mais pas pour la littérature.

Chambaz mériterait plus d'attention critique

Ni Angot, ni Nothomb, ni Delerm ne figurent parmi les écrivains que Frédéric Beigbeder soumet à la question dans Conversations d'un enfant du siècle. Rien de plus injuste, mais il fallait garder de la place pour Philippe Sollers, Catherine Millet, Bernard-Henri Lévy, Jean-Jacques Schuhl et Michel Houellebecq (deux entretiens chacun), Jay McInerney (trois à lui seul) et une « auto-interview » où l'auteur échange avec lui-même sous le signe d'un second degré devenu quelque peu ringard de nos jours, mais très tendance à l'époque (2009) : « Tu es pathétique de te servir la soupe à toi-même. - On ne va pas commencer comme ça. Sors plutôt les questions de ta poche. » C'était un autre temps. Lors de leur première conversation, Jay McInerney exprime le vif désir que Frédéric Beigbeder lui offre un exemplaire de son nouveau roman (Windows on the World). Pourquoi mettre en doute l'anecdote ? Dans un esprit voisin, on peut imaginer que Marcel Proust présenta la même demande à Georges Ohnet et que Maria Callas priait le pétomane Joseph Pujol de faire une démonstration de ses talents avant de s'entretenir avec lui.

Alors, épuisé par ces lectures de saison, on ouvre Vladimir Vladimirovitch, de Bernard Chambaz, un texte qui ne captera sans doute pas le dixième de l'attention critique qu'il mériterait. Cinquante nuances de grisaille, ainsi pouvait se résumer l'existence du machiniste Vladimir Vladimirovitch Poutine jusqu'à l'accession au Kremlin de son fameux homonyme. Pour lequel il se prend d'intérêt au point de reconstituer la biographie et de collectionner tout ce qui se rapporte au tsar d'une Russie transformée en gigantesque magasin de farces et satrapes. D'une Russie où les espions défroqués meurent d'empoisonnement au polonium. D'une Russie où les opposants écologistes finissent en fauteuil roulant. D'une Russie où le recteur qui a couvert les plagiats de l'étudiant Poutine devient ensuite son directeur de campagne et l'un des hommes les plus riches du pays. D'une Russie qui avale bouchée par bouchée son voisin ukrainien. D'une Russie où les prouesses athlétiques plus ou moins véridiques du président sont les nouvelles images d'Épinal. D'une Russie où fleurissent des graffitis proclamant qu'« Il revient ! » sans que le personnage principal puisse décider si l'auteur anonyme parle de Staline ou de Hitler. D'une Russie qu'il serait urgent avec Bernard Chambaz de regarder dans les yeux et par les yeux de son maître « au regard de phoque triste ».

Éric Naulleau, le 17 septembre 2015