Personnage à l'itinéraire romanesque, ce sociologue d'origine juive, réfugié apatride, a imaginé en coulisses et porté sur les fonts baptismaux Canal + et M6 dans les années 1980, avant de devenir un éditeur très indépendant, à l'aube du millénaire.

Nous l'avons rencontré dans son havre corse, à Saint- Florent, où il retrouve son plaisir d'écrire, avec la désinvolture et une forme d'insouciance que lui procure la vie insulaire. Il lève un petit coin du voile sur les circonstances qui ont mené à la création de ces chaînes à succès, dont il a fait deux livres *, et sur son indéfectible attachement à la Corse.

Entretien avec un homme d'après-demain et d'avant-hier, qui n'a jamais été de son temps.

J.M. Dans une interview à L'Express, André Rousselet, l'ancien directeur du groupe Havas, a avoué qu'il n'avait pas tout à fait créé Canal +, et vous a élevé au rang d'inventeur de la chaîne. Racontez-nous celaâ?¦

L.S. Oui, il faut croire qu'après toutes ces années il a fini par craquer ! En fait, Canal + est déjà dans les cartons un an et demi avant son arrivée à la tête de Havas. J'avais été nommé numéro deux du groupe par son prédécesseur, et chargé d'élaborer une stratégie permettant à l'entreprise de devenir leader en Europe dans le domaine du multimédia. Mais j'avais déjà le projet de Canal en tête. Au début des années 1980, la grande idée de l'époque, c'était la convergence entre la télévision, les ordinateurs et la téléphonie. Et le soir de l'élection de Mitterrand, le 10 mai 1981, l'image du Président était apparue sur un minitel, affichant le portrait du vainqueur. C'est à ce moment-là que j'ai compris que la convergence se réalisait sous mes yeux.

J.M. Cela a été le déclic, en fait ?

L.S. Tout à fait. Quelques mois plus tard je me suis retrouvé chez Havas, où l'on m'a vite laissé les rênes du groupe. Alors j'en ai profité pour développer le projet. Vous savez, j'ai beau être anarchiste et un ancien soixantehuitard, lorsqu'on me donne le pouvoir, je le prends ! D'autant que les émetteurs TDF allaient abandonner une fréquence, c'était le moment pour créer la chaîne de télévision à péage que j'avais imaginée. J'ai donc présenté la candidature de Havas, et on l'a obtenue.

J.M. C'était le début de la folle aventure que vous racontez dans votre livreâ?¦

L.S. C'était une sacrée histoire. Il a fallu d'abord convaincre l'industrie du cinéma, qui avait peur de coulerâ?¦ On a réglé le problème en leur promettant du fric. D'un coup, ils ont trouvé le projet génial. Mais il y a eu quand même pas mal d'hostilités. C'était la première fois que l'Etat abandonnait une chaîne de télévision à un organisme qui ne lui appartenait pas directement. Il y avait aussi des patrons de banque qu'il fallait convaincre. Pour eux, c'était un peu du chinois. Ils voyaient surtout le risque financier du projet, puisqu'il fallait un milliard de francs d'investissement, alors que Havas réalisait trois milliards de chiffre d'affaires. Le pari était un peu fouâ?¦

J.M. Justement, le gouvernement a d? suivre cela de très près, non ?

L.S. Oui, certains comme Laurent Fabius ' qui était en quelque sorte le Valls de l'époque, un libéral au sein du parti socialiste ' considéraient que le PS, fraîchement arrivé au pouvoir, avait besoin d'une chaîne de télévision en clair pour convaincre l'opinion publique. Car toutes les télés étaient de droite, dans les années 1980. D'ailleurs, un groupe de pression s'est monté autour de Fabius pour que Canal + soit une chaîne en clair. Il faut comprendre les socialistes : ils venaient d'arriver au pouvoir, et ils participaient à la création d'une machine à pognon, une chaîne hyper capitaliste que les Français ne pouvaient pas voir, sauf les bourgeois, car l'on faisait quand même payer 150 francs par mois pour regarder des films et du sport. Dans l'esprit, ce n'est pas ce qu'il y a de plus socialiste, ils ne pouvaient pas faire une chaîne entièrement cryptéeâ?¦

J.M. C'est à ce moment-là que le gouvernement vous a imposé une heure en clair par jour ?

L.S. Exactement. On a réfléchi et on s'est dit que, finalement, c'était le meilleur moyen de faire de la promotion et de distiller l'esprit soixante-huitardâ?¦ En fait, lorsqu'ils ont compris ce que l'on était vraiment en train de faire, certains frondeurs du PS ont commencé à mettre la pression sur le gouvernement pour faire avorter le projet. Entre nous, il faut bien reconnaître que les socialistes ont bien été roulés dans ce coup-là. Pour leur donner des garanties durant le développement du projet, certains avaient été intégrés dans l'équipe de conception de Canal. On leur demandait de faire des grilles de programmes. Par exemple, Jack Lang travaillait sur des sujets hyper culturels.

J.M. Ce n'était pourtant pas vraiment l'esprit de départ, apparemmentâ?¦

L.S. Certains étaient persuadés que l'on bossait sur une chaîne culturelle à péage. On leur a fait gober, je ne sais pas comment, que les gens allaient payer 150 francs par mois pour avoir Arte ! Et ils l'ont cru, pendant trois ans ! Vous vous rendez-compte ? Le plus dur, finalement, c'était de ne pas rigoler pendant les réunionsâ?¦ Du coup, quand ils ont su ce que l'on était en train de faire, ils l'ont mal pris. Mais malgré les pressions, finalement c'est André Rousselet qui, gr?ce à sa relation de confiance avec Mitterrand et le rôle central qu'il jouait sur l'échiquier politique, a permis de concrétiser le projet. Il avait d'ailleurs été le seul à le comprendre. C'est pour cela que je dis dans mon livre que Canal + est la rencontre de deux générations au pouvoir : les « Tontons flingueurs » et les « Bronzés ». Le but était surtout de révolutionner les mentalités.

J.M. Et le nom de Canal +, comment c'est venu ?

L.S. On avait fait une réunion pour le nom, avec tous les actionnaires, et au départ, cela devait s'appeler Canal 4. Mais ce n'était pas très vendeur comme nom... En s'amusant lors d'une réunion, on a enlevé la barre oblique du 4 avec un stabilo, cela a donné Canal +. Sauf que personne n'a vérifié que le nom était disponible, et un plombier l'avait déjà déposé. Du coup, il a fallu lui filer un million de francs pour racheter les droits et ne pas avoir d'embrouilles juridiques. Il ne fallait pas que ce genre de choses nuise au projet. C'est un peu comme le décodeur, qui a failli empêcher Canal + d'exister.

J.M. Justement, pour faire payer les gens pour Canal + il fallait bien empêcher les autres de regarderâ?¦

L.S. Exactement. É l'époque, la seule entreprise française capable de faire des décodeurs, c'était Thomson, qui en faisait déjà pour l'armée. Elle nous les proposait à 2000 francs pièce, et le gouvernement mettait beaucoup de pression pour qu'on passe un contrat avec cette entreprise, puisque c'était un fleuron de l'économie française. Sauf qu'à ce prix-là le projet était foutu. Alors j'ai fait un appel d'offres à l'étranger dans le dos de l'Etat et Philips nous a proposé des décodeurs à 100 francs pièce. Même s'ils étaient plus faciles à pirater, on n'a pas hésité, mais on a d? passer en force face au gouvernement. L'idée géniale c'était surtout de demander aux abonnés de donner 500 francs de dépôt de garantie pour avoir un décodeur. Et comme ils se réabonnaient, il ne les récupéraient jamais. En fait Canal + a été financé par les dépôts de garantie, ce qui est strictement interditâ?¦

J.M. Finalement, vous ne serez déjà plus là, en novembre 1984, lorsque Canal + démarre. Pourquoi ?

L.S. Dès que la chaîne a été créée je suis parti chez le concurrent de Havas, le groupe de communication Publicis, pour créer TV6, l'ancêtre de M6. É vrai dire, chez Havas, André Rousselet, m'avait proposé de m'occuper du développement international de la chaîne, mais cela ne m'attirait pas. Ce qui m'intéressait, c'était de concrétiser toutes les idées un peu folles que j'avais eues. D'autant que j'avais appris un métier assez rare, que personne ne faisait à l'époque : je savais comment créer une chaîne complète de télévision. Dans la foulée, j'ai voulu lancer une chaîne commerciale non cryptée. J'ai rencontré le publicitaire Maurice Lévy, et nous avons commencé à travailler sur ce projet, fin 1984. Mais il fallait faire attention, puisque la création d'une chaîne commerciale pouvait aussi créer un aspirateur sur le marché publicitaire et déstabiliser les autres médias de presse écrite et de radio. D'ailleurs, j'avais fait passer l'idée du cryptage de Canal + sur cet argumentâ?¦

J.M C'est aussi la grande époque où Mitterrand annonce qu'il va y avoir des chaînes privées. Il y a un peu de flair opportuniste derrière tout çaâ?¦

L.S. Peut-être un peu. Mais je voulais surtout poursuivre mon idée de départ : mettre sur pied une chaîne commerciale en clair. Je savais qu'il y allait y avoir la création de deux chaînes. Mitterrand voulait donner la 5 à Berlusconi, et on s'est positionnés pour la sixième. Problème : les élections approchaient, Publicis était dirigée par un ami de Chirac, et on était censés recevoir une autorisation d'émettre par le gouvernement socialiste. Le risque était de faire apparaître le patron de Publicis comme un traitre, en train de magouiller avec la gauche alors qu'il était proche du chef de la droite... Il a donc fallu demander à Chirac l'autorisation d'être candidats pour la concession de la chaîne. Il a été d'accord puisqu'il ne voulait pas qu'elle tombe dans les mains de la gauche. Il s'était dit qu'avec Publicis il serait tranquille s'il était élu. Mais vous en saurez plus avec le livre qui sort dans quelques mois sur l'histoire de TV6â?¦

J.M. En parlant de livres, justement, comment êtes-vous arrivé dans le monde de l'édition ? C'est un « décryptage » tardif ?

L.S. Non, par la suite j'ai travaillé dans une entreprise spécialisée dans l'aérospatial pour monter le satellite Astra, et j'ai eu le sentiment d'avoir fait le tour de la question, sur le plan des technologies. Je me suis dit qu'il n'y avait qu'une seule chose qui ne changerait pas, c'était le livre. Alors j'ai voulu me lancer dans la création de beaux ouvrages, à l'ancienne, et au moins il y aurait mon nom dessus, personne ne pourrait se les approprier ! Mais lorsque j'étais à la direction de Havas j'avais déjà racheté des maisons d'édition. Cela m'a toujours intéressé. Sauf que j'avais été pris pendant vingt ans par la construction de la communication moderne. Car, au départ, je suis plutôt un intellectuel spécialisé dans les communications, mais en basculement permanent entre la théorie et la pratique. J'aime concrétiser les choses, c'est aussi ce qui me plait dans le métier d'éditeur.

J.M. Vous revendiquez aussi une maison d'édition « ouverte aux anti-bienpensants ». Pourquoi ?

L.S. Cela doit être mon côté anarchiste ! Vous savez, le patron d'une maison est le seul maître à bord. Personne ne peut influer sur moi pour m'empêcher de publier un livre. Il ne faut pas empêcher les gens de dire ce qu'ils ont à dire. Cela correspond bien à mon tempérament. Et puis, comme je l'ai dit, au départ c'était la recherche qui m'intéressait. C'était aussi une façon de renouer avec des intellectuels.

J.M. Parlons un peu de la Corse. Vous êtes installé une bonne partie de l'année à Saint-Florent, depuis trente ans, sans réellement y avoir d'attaches. Quel regard portez-vous sur l'île, finalement ?

L.S. Vous savez, lorsqu'on est juif, et que l'on n'a pas de racines - ce qui est mon cas puisque j'ai été réfugié apatride jusqu'à l'?ge de 21 ans - je pense que la Corse est le seul endroit où l'on peut s'offrir le luxe de retrouver des racines, sans trop se prendre au sérieux. En France, ce n'est pas la même chose, c'est quand même un pays, pourtant né de cultures féodales, où parler breton était autant interdit que de cracher par terre. Où avez-vous vu ça ? Cela n'a aucun sens. C'est un pays de collabos. En Corse, on n'a jamais dénoncé un juif. Ici, les gens sont clairs sur ce qu'ils veulent. Je pense que c'est une société très profonde, où l'on a de vraies valeurs et où l'on protège ce à quoi l'on croit : la langue, les traditions, la cultureâ?¦ La modernité trimballe 90% de choses négatives avec elle. Celui qui gagnera face à l'avancée du temps, c'est sans doute celui qui saura préserver les choses importantes et essentielles. Celles qui sont enracinées dans le temps.

J.M. Avouez, pour finir, que c'est quand même paradoxal pour quelqu'un qui a contribué à l'avancée de la modernité, avec les deux grandes chaînes de télé à succès de ces dernières décennies, non ?

L.S. Oui, mais je ne me suis certainement intéressé à la télé car je suis né dans une famille qui a été décimée par l'holocauste, avec la masse qu'étaient devenus les nazis. Les grands médias ont été créés à l'époque de Joseph Goebbels et de l'Allemagne d'Hitler, dans les années 1930. Pour moi, la télé était en quelque sorte l'arme absolue pour neutraliser la masse, pour qu'elle ne fasse plus de camps d'extermination. Finalement, c'est ça l'esprit Canal : on arrête l'extermination, et on regarde les Guignols. *

Julian Mattei, le 25 septembre 2015.

  • - Quand les Tontons flingueurs rencontrent les Bronzés, la folle invention de Canal +, éd. Michel Lafon, novembre 2014.
 - TV6, la plus jeune des télés, éd. Léo Scheer, à paraître en mars 2016.

Repères :

29 mai 1947 : Naissance à Pöcking, un camp de réfugiés au sud de Munich, en Allemagne.

1972 : Doctorat en sociologie sous la direction de Gilles Deleuze.

1981-1984 : Directeur du cabinet directoire de Havas et montage du projet de Canal +

1984-1987 : Directeur du développement de Publicis et création de la chaîne TV6.

2000 : Création des éditions Léo Scheer.

2014 : Publication de « Quand les tontons flingueurs rencontrent les Bronzés, la folle invention de Canal + » (éd. Michel Lafon).

Extrait du nouveau Settimana, ( Rédacteur en chef : Antoine Albertini) en supplément de votre Corse-Matin du vendredi 25 septembre.