Je connais des gens que Pascal met en colère : rationalistes, athées, matérialistes, jouisseurs, habiles, tous jouant le « mathématicien », voire le « moraliste », contre l'apologiste de la religion; davantage : contre le chrétien qui a choisi de ne pas dormir. Autant dire contre Pascal lui-même. C'est que l'auteur des Pensées est encore radioactif, donc dans la vérité. Pascal habite l'implacable logique de l'éclair ; une logique supérieure à l'entendement et qui suppose que, catholique, je l'accompagne jusque dans la fatigue, l'incertitude, la maladie, l'abîme à quoi il ouvre, par moments. On ne peut le suivre à moitié. Ainsi, le suivant ne devrais-je pas renoncer, par exemple, à la musique, cet art qui relevait sans doute pour lui, à la fin, des « superfluités », voire d'une « concupiscence de l'esprit », mais sans lequel je ne saurais vivre, moi ? Ne devrais-je pas convoquer ici Nietzsche, un homme de sa trempe, qui affirmait que, sans la musique, la vie est une erreur?

Pascal n'en parle guère, sauf quand il évoque le luth, l'homme orgue, et ce « trop de consonances » qui « déplaisent dans la musique ». Il y a eu, enfant la découverte de la propagation du son par le heurt fortuit d'un bol en faïence. On sait qu'il aimait la musique, que son père est le dédicataire du tome Vl de l'Harmonie universelle de Mersenne. Qu'aurait-il ainsi pensé, s'il avait pu la connaître, de la musique de Marc-Antoine Charpentier ? Celui-ci écrira plusieurs ?uvres pour Port-Royal, dont une messe au caractère monodique adouci par la beauté des lignes vocales : beauté dangereuse pour des religieuses, selon Jansénius ; « volupté des sons » dont le père Combl?t disait en 1678, qu'elle ne tournait pas, à Port-Royal des Champs, au « divertissement » et qu'on faisait taire pendant plusieurs mois les filles venant du monde avec des voix superficielles afin qu'elles apprennent à s'écouter et que leur chant acquière la vérité de la prière. Il est vrai que Charpentier composait pour le Port-Royal de Paris, et non celui des Champs. C'est pourtant là une musique tout entière au service du Verbe, de la présence divine.

Cette science du silence et de l'éclat qu'est la musique mérite la première place, au même titre que l'art de persuader, surtout à une époque où l'art des sons était en grande partie voué ad majorem Dei gloriam. La musique n'est-elle pas, d'une certaine façon, l'affirmation de l'idée selon laquelle le moi est haïssable, puisqu'elle peut se passer du langage ou trouver un sens au-delà des mots ? Cet ordre supérieur de signification est le contraire de l'effusion, du narcissisme : il reçoit aussi bien le nom de prière, appel ou célébration du Royaume. Mais si la musique peut ne rien dire des hétérogénéités et des contradictions humaines, elle n'en a pas moins sa logique de « mathématiques sévères », pour parler comme Rimbaud, autre trempe pascalienne, notamment dans le genre de la fugue dont on e?t aimé savoir ce qu'en pensait l'auteur des Provinciales, dont la 19e est restée inachevée, comme L'Art de la fugue de Bach. La fugue, justement place par sa logique l'esprit au-delà des sortilèges du divertissement et de l'imagination. Elle dissipe le « nuage d'incertitude », un des effets de la musique pouvant être, osons le dire, de mettre en jeu, à sa façon, les principes du libre arbitre et de la gr?ce, un peu comme si cet art avait à voir avec les fondements métaphysiques du calcul infinitésimal autant que la question des « figures justes » ou opposées au « parler juste ». Comment ne pas songer, soudain, à ce saint inverse, le mathématicien russe Crigori Perelman, qui a démontré la conjecture de Poincaré et a refusé le million de dollars de la récompense attribuée par l'Institut Clay de mathématiques en arguant de la sorte : « Je peux contrôler l'univers, que voulez-vous que je fasse d'un million de dollars? », alors qu'il vivait avec sa mère dans un petit appartement nu et sale de Saint-Pétersbourg, en un état de veille confinant à l'ascèseâ?¦

Nul ne doit dormir, dit Pascal. La musique est-elle une forme de sommeil ou un songe ? Ou bien une autre façon de veiller, de « chercher en gémissant » ? Quant à la musique de la phrase pascalienne, comment l'entendre ? Ne devons-nous pas nous y abandonner comme à quelque chose que Pascal a su rendre si « naturel » que son style et sa pensée nous donnent ainsi la nature, une image de la gr?ce que la musique rend sensible ? Cet homme qui avait fait ôter de sa chambre toute tapisserie, hanté par l'abîme et par le temps, bouleversé par le psaume CXIII, cet homme n'aurait-il pas pu considérer que la musique est dans son irréfutable beauté géométrique, une autre manière de fixer la vérité qui continue d'errer parmi les hommes ? »

Richard Millet est l'auteur d'une ?uvre très abondante, comprenant Ma vie parmi les ombres (Gallimard, 2003), Solitude du témoin et Tuer (Léo Scheer, 2015), ou Sibelius (Gallimard, 2014), prix André-Gide. Il dirige La Revue littéraire.