Richard Millet sonde sa mémoire et revisite son expérience de guerre libanaise dans un texte puissant, poétique, dérangeant

Le brouhaha médiatique autour des prises de position de Richard Millet ' sur l'immigration ou de l'affaire Breivik, notamment ' ont fait oublier cette vérité : il est un écrivain, un styliste. Mis au ban de la communauté littéraire, l'auteur de La Confession négative (Gallimard, 2009) a trouvé un nouveau parrain en la personne de Léo Scheer, gamin déguisé en éditeur déguisé en gamin, pour publier ce « Tuer ». Millet, pour avoir combattu à l'?ge de 22 ans dans les rangs des Phalanges chrétiennes pendant la guerre du Liban, sait de quoi il parle. Le point de départ : la question d'une jeune femme venue faire dédicacer son précédent ouvrage - « Avez-vous déjà tué ? » - force l'auteur à une séance d'introspection en forme de voyage dans le temps. Et le voilà, rassemblant ses souvenirs de guerre ' mais pas seulement ' pour se retrouver dans un immeuble éventré, kalachnikov au poing, à attendre l'assaut. Car la guerre est aussi, et surtout, une affaire de patience et d'ennui.

''Expérience d'une négativité souveraine''

La réponse à la question intrusive de la jeune femme arrivera dans les dernières pages du livre. Millet n'explique pas, ne se justifie pas. Il refuse de travestir cette expérience intime et les sentiments qu'elle lui inspire sous les oripeaux d'une leçon de vertu littéraire, avec option remords et regrets - la guerre reste la guerre, n'est-ce pas ? Et cette plongée dans une noirceur libanaise écrasée de soleil ressemble, par certains aspects, au Coeur des ténèbres de Conrad.

Millet décrit, donc. Son courage d'écrivain consiste à peindre la mort, non pas en fournir l'analyse savante, philosophique, circonstanciée, de ceux qui ont rarement eu l'occasion de la côtoyer. Dans ces pages poignantes, la dimension physique prime. La mort sent. Sa nature, pour celui qui la contemple, est olfactive, palpable. Usant d'une langue richement dépouillée, Millet nous force à nous accroupir près de lui et de ses camarades, dans l'immeuble beyrouthin lacéré par les combats, où les odeurs de sueur et de rance se mêlent au parfum sec de décombres. Un jeune milicien Palestinien, touché à mort par les balles de l'auteur, agonisera. Pages terribles. Qu'adviendrat- il de cet « ennemi » et de quelle manière son sort affectera-t-il Millet ? Pour le savoir, il faut aller au bout du livre, qui est aussi ' à bien des égards ' une profonde réflexion sur le temps qui passe et la fidélité à soi, un texte puissant sur la guerre comme « expérience d'une négativité souveraine », forge des ?mes et creuset des tempéraments. Qui acceptera encore de le comprendre ?

Tuer, Richard Millet, Ed Léo Scheer, 60 pages, 15 euros