Chez Passou et ses contournables commentateurs.

Morceaux de choix des revues

Les revues souffrent. Elles ont du mal à joindre les deux bouts, malgré l'aide du CNL. On se dit qu'il faut être fou pour en lancer une, et plus encore pour en maintenir une sous perfusion. Heureusement, il y a encore des fous de ce type dans l'édition ; ils publient à perte, tout en sachant que sans les abonnements de bibliothèques japonaises ou d'instituts français en Scandinavie, ils finiraient par mettre la clef sous la porte. Ce qui avait fini par arriver à l'une des plus originales revues de qualité des années 70-80, justement intitulée Le Fou parle (abritée chez André Balland et animée par Jacques Vallet).

Des revues, on en trouve encore en cherchant bien. Leur rythme de parution obéit parfois à une logique qui se situe entre l'incertain et l'aléatoire mais qu'importe. Les moins menacées à court terme (mais pas à moyen terme) sont adossées à une maison d'édition. Leur espérance de vie est limitée même si elles sont très anciennes Esprit (Seuil), Po&sie (Belin), Europe qui vient de publier un bon dossier Modiano (Editeurs français réunis et désormaisâ?¦), Le Débat (Gallimard), Commentaire (Commentaire SA après Julliard), fussent-elles soutenues par une puissante holding financière telle la Revue des deux mondes (Fimalac).

Les propriétaires de deux d'entre elles en ont confié les clés il y a quelques mois à deux nouveaux rédacteurs en chef. Les effets s'en font ressentir avec leurs remarquables « livraisons » (comme on disait au temps heureux des calèches et des revues) de novembre. Michel Crépu a hérité de la Nouvelle Revue Française. Après avoir dérapé en propulsant Beigbeder en ouverture, il se rattrape avec un numéro 615 au sommaire éblouissant. C'est peu dire qu'il tient ses promesses : la correspondance de Chateaubriand lue par Philippe Lançon, certainement le meilleur critique littéraire sur la place, discret récital de perspicacité, d'intelligence, de finesse dans l'analyse, une poignée de pages à « l''heure du mort vivant » mais on en redemande.Ana juan 2

Autre morceau de choix : le tombeau de l'abbé Galiani, économiste italien et épistolier remarquable placé par Nietzsche bien au-dessus de Voltaire, néanmoins un énième couteau du XVIIIème siècle mis à l'honneur par Gabriel Matzneff. Bel éloge de son défunt ami qu'il prie la maison Gallimard de pléiadiser fissa en lieu et place de â?¦ Passons. Quant à Thomas B. Reverdy, dont j'avais imaginé qu'il remporterait les suffrages du jury du Goncourt des lycéens (on se fait des idées sur les jeunes, mon bon monsieur, et on se trompe à chaque fois), auteur dont je vous avais dit ici beaucoup de bien pour son autopsie romanesque de Detroit, il revient payer sa dette à Zamiatine pour ce Nous autres auquel il doit tant. Les exercices d'admiration et les reconnaissances de dettes littéraires, on ne s'en lasse pas, surtout en des temps de cynisme, d'amnésie et de dérision généralisés. Signalons enfin une conversation avec Dona Tartt, l'auteur du Maître des illusions et du Chardonneret, qui a le rare mérite d'entrer dans le motif, et de nous faire pénétrer dans l'atelier, le laboratoire, la cuisine, mais sans se prosterner devant la technique. Et puis des chroniques et des notes de lecture solides et impressionnistes à la fois, dans la longue tradition Nrf, bon sang ne saurait mentir.

Richard Millet s'est vu quant à lui sollicité par l'éditeur Léo Scheer pour diriger la rédaction de la Revue littéraire, trublion mensuel à la diffusion un temps interrompue, lancé il y a onze ans avec l'ambition avouée de devenir la nouvelle Nrf d?t-elle marcher sur le cadavre de l'ancienne au passage. D'ailleurs, Crépu et Scheer s'échangent des noms d'oiseaux par revues et sites interposés, renouant ainsi avec la tradition littéraire du duel à plumes à peine mouchetées.

Ce numéro 60 de la Revue littéraire est tout aussi étincelant que celui de la crèmerie d'en face. « Misère de l'idéologie » est un morceau d'anthologie : Mathias Rambaud y démonte point par point le débat filmé organisé entre Slavoj Zizek et Bernard-Henri Lévy le 16 septembre 2008 à la New York Public Library, mais il le fait avec un humour irrésistible, le souci du détail qui tue et une acuité du regard implacable. Rien n'échappe à son scalpel : leurs vêtements, leur gestuelle, leurs tics, leur manière de se tenir, les rapports avec la salle, les tentatives de déstabilisation mutuelles. Des stratégies mises en oeuvre au moyen d'une rhétorique, ou plutôt de deux rhétoriques opposées et rivales. L'un propre sur lui, s?ur de ses effets, tenant tout son contrôle à commencer par son discours, ses pointes, ses références, ses citations ; l'autre attifé à la diable, clownesque, transpirant, zézayant, intarissable. Ne reculant devant aucune démagogie, BHL va jusqu'à louer l'?uvre, la personne, l'engagement de Salman Rushdie et de Ayaan Hirsi Ali avant de révéler qu'ils sont dans la salle, de les désigner et de se les approprier. Et à l'issue de ce show, après entre noué leurs monologues plutôt que débattus (sur quel sujet à propos ? aucune importance), les deux grands mégalos de la pensée de se retirer sur la musique de James Bond, l'un tout sourire, l'autre continuant à parler tout seul. That's entertainmentâ?¦

A noter également « Etre ou ne pas être catholique », longue chronique dans laquelle Thomas A. Ravier rapporte avec beaucoup d'humour, d'irrévérence et force digressions, sous la forme d'un dialogue avec l'une de ses amies tenancière d'un Bed&Breakfast à Stratford-upon-Avon (eh oui, y être ou ne pas y êtreâ?¦), comment il en est venu à se rendre là pour approfondir le personnage de Hamlet qu'il doit interpréter au Français et comment il a d? affronter les thèses de ceux qui veulent faire du thé?tre du grand Will une ?uvre d'inspiration foncièrement anglicane alors que, comme chacun devrait savoir, sa mère s'appelait Marie, qu'elle était connue pour ses opinions papistes , c'est donc n'importe quoi que de faire du génie international de la langue anglaise un réformé, c'est n'avoir rien compris à la dimension de l'écoute dans les fondements physiques de l'Annonciation (ah, Memento Marieâ?¦) etc Le détail de l'affaire est savoureux, Ravier nous donne un bel échantillon en avant-première de son roman à venir Hamlet mother fucker.

Enfin, toujours dans cette livraison de la Revue littéraire, on ne perdra pas son temps à lire l'utile démystification du plagiat par Gilbert Pons, ainsi que les notes de lecture, longues, fournies, argumentées, bref : véritablement critiques, même si toutes n'ont pas la qualité d'écriture et d'analyse de celle de Camille La Hire consacrée au Drieu La Rochelle face à son ?uvre de Frédéric Saenen.

Le numéro s'achève, comme chaque mois désormais, par des pages du Journal de Richard Millet. Toujours très écrites, aiguës, autodestructrices. On ne les lit jamais sans profit. Celles-ci datent des années 1981-1982. L'écrivain débutant y évoque les influences de Leiris, Blanchot, Quignard. Reconnaissance de dettes. Et une conversation avec Jean-Loup Trassard sur les races de vaches françaises. Dommage que Richard Millet ait cr? bon de laisser passer dans les colonnes de sa revue une polémique entre deux bretteurs sur l'affaire Millet. Edifiante sur l'évolution des m?urs et des mentalités dans la vie littéraire, elle avait sa place partout sauf là.