Et l'enfant créa la mère

Décider de venir au monde et entreprendre de construire une mère à partir d'une femme en détresse, c'est l'objectif de Ce que j'appelle jaune, le deuxième roman de Marie Simon.

Il est temps de s'incarner. Un jour, « je suis descendu par un tout petit ruisseau, j'ai fait mon lit et j'ai remonté son cours, tout simplement ». Pour aller où ? « Chez moi », dit le narrateur de Ce que j'appelle jaune, le deuxième roman de Marie Simon. Chez lui, c'est-à-dire, on le comprend vite, dans le ventre d'une femme, de celle dont il va faire une mère. Les détails de l'opération relèvent du « secret des petits poissons et de la rivière ». Mais le narrateur, comme il se doit, sait tout. Depuis quand, nous ne le savons pas mais « là où il était avant », même si « tout était moins net » et si son « influence était négligeable », il en avait assez pour « intervenir », venir en aide à cette femme « indécise, fragile ». Un enfant qui décide de naître pour venir au secours de sa mère, qui prend en charge le récit de sa gestation, et ce dès avant la conception, le renversement n'est pas mince. Et le pari que prend Marie Simon risqué. La surprise et la curiosité ne sauraient en effet pousser le lecteur au-delà des premières pages s'il n'y avait autre chose.

La vérité de cette relation enfant-mère, qui vont s'enfanter l'un l'autre.

Peut-être est-ce la calme confiance de ce narrateur, à peine embryonnaire et déjà au fait de bien des choses, qui nous retient. L'idée de quitter les limbes au moment où « la vie quitte un homme qu'elle a aimé » pourrait rajouter une couche de pathos à cette histoire qui elle aussi demande à naître, mais, miraculeusement, ce qui pourrait tuer dans l'?f le roman le lance. Ce que j'appelle jaune quitte d'emblée les lois de la vraisemblance narrative, frise le territoire légendaire des naissances miraculeuses pour coller au plus près de la vérité de cette relation enfant-mère, qui vont s'enfanter l'un l'autre.

Une écriture qui épouse les rythmes et les intensités de cette vie en construction.

Quelques mois de symbiose verbale et organique vont ainsi être la matière de ces pages. Le narrateur enfant détaille ses gestes, ses sensations, ses décisions, la prise de possession de son domaine, la « formation » de sa mère : « tout lui apprendre », mais aussi la constituer, « la faire voyager » vers ce nouvel état qui reste pour elle une surprise. Lui, dieu miniature, sait tout, prévoit tout, prétend « savoir avant elle ce que représente une grossesse ». Mais il y a des questions, et pas seulement de technique obstétricale, qui le dépassent. Est-ce pour cela que, par moments, le « je » disparaît du texte ? Pour nous dire que les enfants ne savent pas tout ? On serait tenté de le penser en lisant ces chapitres qui racontent le passé de la mère, ses relations avec le père, les hommes, qui ont fini par en faire un « machin cassé ». Pas seulement : porté par une écriture qui épouse les rythmes et les intensités de cette vie en construction, on aime à penser que, le récit gagnant en autorité, l'enfant narrateur peut s'éclipser par moments. É son image, l'auteur s'efface à la naissance d'un livre.

Alain Nicolas, le 7 janvier 2016