Laugh is the answer.

Il vient de faire la couv du fooding 2016 avec un bretzel recouvrant le visage d'une femme. Artiste protéiforme, plasticien, directeur artistique, réalisateur et écrivain, le touche-à-tout Thomas Lélu publie un cinquième roman loufoque et drôlatique, Les tribulations d'Arthur Show, mettant en scène un jeune prodige de l'art contemporain, accro au tarama, en proie à une panne d'inspiration. Rencontre à l'Hotel Jules et Jim, autour d'un jus de carotte.

Le point de départâ?¦

C'était il y a 4 ou 5 ans. Au départ j'avais envie d'écrire un thriller se déroulant dans le milieu de l'art contemporain. Je n'ai finalement pas trouvé la forme adéquate et suis reparti à zéro en conservant uniquement l'idée d'une histoire dans l'univers de l'art. Et cette comédie burlesque est née.

Comment as-tu élaboré ce cinquième roman ?

Il y a eu une impulsion de départ, un peu comme un coup de foudre. En relisant, en parlant autour de moi, j'ai senti que j'avais pris une bonne direction. J'ai déroulé l'histoire, je suis revenu au début, j'ai fait plusieurs allers-retours puis effectué un travail de lecture orale autour de moi. J'aime écrire le matin, au saut du lit, sans manger ni même boire un café pour profiter de la richesse de la nuit et l'exprimer à l'écrit. La nuit est parfois assez propice, car le rapport au temps y est différent.

Quelles sont tes sources d'inspirations et d'influences ?

En découvrant, enfant, les livres-jeu, dont vous êtes le héros, j'ai réalisé que ce n'était pas complètement chiant de lire. A ce moment-là, je pratiquais cinquante sports différents et je voulais devenir cascadeur ! Je crois que j'étais un peu hyperactif. Puis, j'ai découvert Alice aux pays des Merveilles. É partir de là, j'ai tout dévoré : Joyce, Robert Musil, Ionesco, Vian, Beckett, le mouvement Panique et Topor, Bukowski, Shakespeare, Bernard-Marie Koltès, Kerouac, Woody Allen, Phillip Roth, Miranda July, Jonathan Safran Foerâ?¦

Pourquoi avoir imaginé une comédie dans l'univers de l'art contemporain ?

Dans ce milieu, tout est très cadré, hiérarchisé. Chacun joue des rôles. C'est un monde qui me passionne et que je connais bien, après avoir été directeur artistique de la galerie Perrotin, en fréquentant galeristes et personnalités de l'art aussi. Il y a aujourd'hui beaucoup de foires, de plus en plus de collectionneurs, de galeristes, d'artistes, d'argent ! Tout le monde fait très attention à ce qu'il dit. Cela fait presque peur. Comme dans le luxe et la mode, je crois qu'on a envie de revenir à plus d'authenticité. La comédie est exutoire, salutaire, elle fonctionne comme une thérapie. Ce qui m'intéressait en écrivant ce roman, c'était d'amener du burlesque, du gag, de la bêtise, de la régression, de l'idiotie dans ce domaine a priori antinomique du monde de l'art contemporain. De manière plus générale, je souhaitais questionner les rapports humains, l'égoïsme, l'argent, la brutalité des échanges dans notre société, par ce prisme de la comédie.

So Me, graphiste du label Ed Banger a réalisé la couverture de ton livre. Peux-tu me parler de cette collaboration ?

Je suis fan de son travail, j'ai naturellement eu envie de collaborer avec lui car So Me, comme la plupart des artistes qui m'intéressent, vient de la musique électro. Je me sens proche de cette mouvance, y compris dans l'écriture. La musique est omniprésente dans mon quotidien. J'écoute du son partout, dans la rue, dans le métro, sur mon vélib' et parfois quand j'écris. Éa me permet de provoquer des états différents, en écoutant la Callas, Chopin, Charlie Parker, The Shoes ou Movementâ?¦ car la musicalité de l'écriture est fondamentale, il y a un vrai rythme de l'écrit.

Comment as-tu évolué depuis l'écriture de ton premier roman, Je m'appelle Jeanne Mass ?

É l'époque, j'avais réalisé Manuel de la photographie ratée et Récréations, un ouvrage qui rassemblait une série de jeux de mots idiots et de collages régressifs. Mon éditeur m'a encouragé à écrire un roman, Je m'appelle Jeanne Mass, que j'ai fait de manière très instinctive. Aujourd'hui, j'ai un désir plus évident d'écrire. J'essaie d'inventer mon propre langage en imaginant une littérature plus pop, avec une dimension légère, accessible. L'humour fait rarement partie du paysage littéraire. Dans Plateforme, de Houellebecq, je me souviens d'un pet dans la nuit. Un de mes rares rires en littérature ! Aujourd'hui, la définition du rire est devenue très fragile dans notre société. La plupart des humoristes ou les grosses comédies françaises, qui font pourtant des millions d'entrées ne sont, pour moi, ni drôles ni enrichissants. C'en est presque flippant ! En revanche, je me retrouve plus dans l'humour de certaines figures de la scène américaine, comme Seth Rogen, Will Ferrell ou Judd Apatow. Il y a quelque chose d'à la fois tendre, familial, subtil et populaire.

Qu'est ce qui te fait rire en ce moment ?

La dernière série américaine qui m'a fait mourir de rire est Last Man on Earth, de Will Forte. Il y a aussi Eastbound and Down, les Seth Rogen ou la série canadienne Le c?ur a ses raisons avec Anne Dorval. En France, Quentin Dupieux, Philippe Katerine ou Éric et Ramzy me font vraiment rire. Le studio Bagel aussi. Le rire et l'intelligence, dans une forme qu'on appelle l'idiotie, sont entremêlés.

Quel est ton point de vue sur la polémique autour des ?uvres Tree de Paul McCarthy ou Dirty Corner d'Anish Kapoor ?

Je suis évidemment consterné de voir que les gens abîment l'?uvre de Kapoor ou détruisent celle de McCarthy, place Vendôme, qui était, de surcroît, un sapin de Noël et non un plug. On a l'impression que ces vandales vivent encore au Moyen Ége. Ils ne s'intéressent certainement pas à l'art et n'ont envie de se poser aucune question. Je trouve regrettable qu'il y ait autant de passions dans ces débats. C'est un problème de politique culturelle, qui n'aide pas à l'accessibilité au plus grand nombre. L'art est pourtant ce qui nous permet de traduire, à travers notre corps, le monde. Continuons à faire des plugs et des bites en chocolat !

Tes projets ?

Après avoir réalisé une série d'?uvres avec Ford Mustang, j'entame une collab' avec une autre belle marque de voitures et une griffe de vêtements. Je prépare un ouvrage avec une sélection des images que je publie sur Instagram et un film que j'ai écrit est actuellement en pré-production. Il s'agit d'une comédie autour d'un réalisateur un peu looser qui arnaque un producteur, lui faisant croire qu'il va tourner avec une série d'acteurs connus alors qu'il s'agit d'homonymes. Parmi eux, Depardieu, toiletteur canin. J'ai également écrit un livre pour enfants et j'ai un nouveau projet de roman !

Elen Pouhaer, numéro 46.