Dans La République des livres :

Ce que "tuer" veut dire aussi.

(...)

Au moment où j'achevais la lecture de ce passionnant essai d'anthropologie analytique (*), un aveu remontant je crois à 1965 de René Char, alias capitaine Alexandre dans le maquis, m'est revenu en mémoire :

« Tuer m'a décuirassé pour toujours ».

Puis l'actualité de la librairie me mettait entre les mains Tuer (117 pages, 15 euros, Editions Léo Scheer) de Richard Millet. J'ai fait en sorte d'oublier l'article qu'il vient de publier en ouverture de La Revue littéraire (No 61, janvier-février 2016, 275 pages, 10 euros) qu'il dirige chez son éditeur. Intitulé « Pourquoi la littérature de langue française est nulle », c'est un simple dégueulis sur à peu près tout ce tout ce qui s'écrit d'autre en France que ses propres livres, il est vrai publiés à une cadence feuilletonnesque dans différentes maisons d'édition, ce qui limite tout de même la persécution dont il dit être la victime de la part de ce milieu prétendument mafieux. Radotage d'un paranoïaque aigri à l'humour laborieux, il se distingue cette fois par sa rhétorique héritée des feuilles d'extrême-droite de l'entre-deux-guerres : l'insulte au physique et la guignolisation des noms (Mélasse de Kéranguille, Ben Loukoum, Mabanckouille, Samsoul etc).

Il se trouve que par ailleurs, Millet est un écrivain et non des moindres. Son ?uvre témoigne d'une vraie passion de la langue, d'un univers bien à lui, de la volonté de se faire le chroniqueur de mondes disparus, disposition qui lui vaudrait l'hostilité de tous coalisés, à l'en croire. Une ?uvre rare, de celles qui ne laissent pas indifférents ceux à qui la littérature importe. Alors Tuer. En épigraphe, une pensée de Pascal qui annonce le programme :

« Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre ».

C'est de la guerre qu'il s'agit. Celle qu'il a vécue comme « expérience d'une négativité souveraine » et qui le distingue de ses accusateurs « des écrivains qui n'ont rien vécu », forcément puisqu'ils ne l'ont pas faite, eux. La sienne, ce fut la guerre civile libanaise. Il écrit son récit quarante ans après, nourri de ces réminiscences, et d'autres encore, halo de paroles d'anciens combattants de 14, d'Indochine, d'Algérie, écoutées dans les arrière-salles de bistros corréziens. Il avait 22 ans et ne supportait pas que les medias occidentaux impute aux kataëb, aux phalangistes, au clan Gemayel et plus généralement aux chrétiens la responsabilité d'avoir initié cette guerre. Le Liban avait été son pays, et Beyrouth sa ville jusqu'à 1967, date de son installation en banlieue parisienne.

A-t-il du sang sur les mains ? A-t-il torturé, tué ? Y a-t-il vraiment participé autant qu'il le prétend à ce conflit, participé autrement qu'en le fictionnalisant ? Il avait déjà répondu dans la Confession négative (2009, Folio). Ce texte-ci livre également des fragments d'autobiographie sentimentale, spirituelle, politique en creux. Mais cette fois, il entend opposer aux bonnes ?mes ce qu'il croit être la vérité profonde de la guerre et de l'histoire, sa vérité que l'on dirait profondément chrétienne si elle n'égratignait pas au passage les protestants aussi. Il y a quelque chose de fascinant dans l'opini?treté que déploie cet écrivain à être fidèle à lui-même, à accorder ses actes avec ses paroles, quitte à basculer du normal dans le pathologique lorsqu'on tue en drapant ses actes dans le linge si pur de l'expérience spirituelle.

Ce livre recèle des éclairs saisissants sur la peur surmontée et sublimée par l'angoisse, sur le bruit épouvantable que produit la guerre, sur la difficulté à se figurer l'ennemi invisible, sur l'ivresse qui envahit les miliciens jubilant et hébétés quand dégouline sur eux le sang de l'ennemi, sur le carnage des hommes en armes lorsqu'ils franchissent le point de non-retour qui est un au-delà de la haine (le mot qui revient le plus souvent dans livre), sur ce qu'il faut bien appeler la joie devant la mort.

« La guerre contredisait l'Ecclésiaste. Il n'y avait pas un temps pour tout ; elle donnait tout en même temps : joie, horreur, amour, ivresse, douleur, angoisse, extase, le reniement ou l'accomplissement de soi ».

Tuer mais pas seulement des fedayin : tuer aussi la photo de Vanessa Redgrave, grande bourgeoise gauchiste se p?mant en toute obscénité parmi les Palestiniens. Tuer mais soigneusement, scrupuleusement, en être sans indulgence pour la désinvolture. Richard Millet dit marcher en solitaire sur la ligne d'ombre où l'acte de tuer ne relève plus du secret mais de la vérité. Il tient pour une perversion de l'esprit l'idée même que puisse exister un islam tolérant et se tient à distance de ceux qui pratiquent une « éthique de la pitié sélective ». Son récit se veut d'un témoin et non d'une sorte de journaliste ou pire, de travel-writer. La différence ? Le témoin ne dira jamais « bombe » indistinctement mais selon les cas « plastic », « obus »â?¦

Tuer est un vrai récit d'écrivain, un bloc de sensibilité crue d'un cathomélancolique né en Limousin, accablé de tristesse à la vue de l'état de son pays « sans cesse défait depuis Waterloo », arcbouté sur sa foi en attendant l'assaut des barbares, n'accordant plus d'importance qu'au triomphe du Christ Roi. Quand tous les déclins se conjuguent, et que tout s'abaisse sur tous les plans, il y voit le signe évident d'une décadence qui tourne à la décomposition.

Aujourd'hui, Richard Millet voudrait porter la guerre contre le pouvoir culturel. Pourquoi pas ? Mais c'est accorder une bien grande importance aux académies, aux institutions, aux fratries, aux réseaux et à leur petite, aléatoire, fugace, fragile capacité de nuisance et d'influence dans la veulerie de l'époque. Surtout après ce qu'il a écrit de si vrai sur la guerre, la vraie.

Pierre Assouline, le 13 janvier 2016

(*) Paul-Laurent Assoun Tuer le mort (263 pages, 22 euros, PUF