Nous sommes en 1986. É l'époque les 3 premières chaînes (Tf1, Antenne 2 et FR3) sont publiques. Canal+, dernière venue, ne peut être regardée que par ceux qui ont les moyens de payer 140 francs par mois - p.45. Mais la dynamique est enclenchée (Mitterrand en a exprimé le souhait au début d'année - p.45) : il est temps de créer en France des chaînes 100% privées, entièrement financées par la publicité. Ainsi, le livre TV6, la plus jeune des télés retrace cette période un peu folle vue d'aujourd'hui comme en témoigne Léo Scheer lors de notre entretien téléphonique : "É l'époque tout passait en direct par l'Élysée, nous négociions directement avec le pouvoir."

Et le pouvoir de cette époque mise sur l'arrivée de deux nouvelles chaînes privées malgré un marché publicitaire étroitement verrouillé par les autres médias - p.64. Ces deux chaînes deviendront La "Cinque", qui invente un style de relation entre la politique et le divertissement - p.47 et TV6, chaîne musicale ciblant les jeunes, qui verra naître, télévisuellement en tous cas, Jean-Luc Delarue, Childéric Muller ou Alain Maneval.

Léo Scheer me rappelle : "Nous sommes alors dans une période où s'affirme le pouvoir des media. Au sein des instances politiques pour la génération 68 disons, on résonne de plus en plus en terme de pouvoir médiatique et de réseau. Les stratégies sont économiques et médiatiques car il n'y a plus vraiment d'idéologies politiques."

Les media deviennent ainsi guerre de pouvoir, à quelques mois d'une cohabitation qui complexifiera le sujet et vaudra finalement sa vie à la plus jeune des télés. En effet, Chirac, durant toute sa campagne pour les législatives de 1986, a annoncé, surtout après l'amendement tour Eiffel, qu'il annulerait les deux concessions de service public La Cinq et TV6 - p.93. É son arrivée à Matignon, la chaîne TV6 se voit donc obligée de discuter avec la Lyonnaise des eaux, Léo Scheer avec Nicolas de Tavernost, cédant finalement le terrain à celle qui devint M6.

La musique au c?ur du projet

Les media au centre de guerres de pouvoirs certes, "''Mais TV6 dépasse tous les enjeux politiques, il s'agit surtout de s'inscrire dans la révolution culturelle de la musique. Canal+ se fondait sur l'industrie du cinéma, TV6 participe à la création musicale". '' C'est en effet en s'inspirant de chaînes déjà très en vogue aux États-Unis à l'époque (comme MTV) que TV6 va fonder son business model : le développement des vidéos clips intéresse aussi bien les majors que les publicitaires (placement de produit). "Mais il ne s'agit pas de faire une chaîne 100% musicale comme MTV ou plus tard MCM ... En plus de la musique, la chaîne a donc vocation à devenir généraliste, accompagnant cette génération dans ses go?ts en matière de cinéma, de séries télévisées, d'émissions de variété tournant autour du concept de "culte", qui présente par ailleurs l'avantage d'être très économique. - p.69 et 70.

Le pari : profiter d'avoir, dans un premier temps, peu d'émetteurs et une faible audience potentielle pour grandir avec cette dernière et investir au fil des années. Léo Scheer évoque : "L'idée de TV6 était de vieillir avec son public. Nous ciblions un public très jeune et devions, au fur et à mesure que cette génération grandissait (durant les 18 ans accordés par le contrat de concession initial) nous muter en chaîne plus généraliste. C'est un peu ce qu'a fait M6 par la suite mais ils ont vraiment accéléré le mouvement car très rapidement ils ont souhaité piquer des parts de marché à TF1. Nous souhaitions initialement nous développer avec les valeurs de cette génération, pas se rattacher au grand public comme l'a fait M6 par la suite."

En mettant en avant un grand nombre d'artistes pendant cette période, TV6 a contribué à un formidable essor créatif. En un an, entre 1986 et 1987, nous allons devoir faire un appel d'air auprès des maisons de disques pour que soient produites des centaines de clips et, avec eux, lancés des dizaines de nouveaux chanteurs, de nouveaux groupes, qui rebondiront sur ce tremplin - p.101 et 102. Léo Scheer me rappelle ainsi : "La musique aujourd'hui est noyée derrière des groupes économiques américains tels que Facebook ou autre. On n'a plus, en France, retrouvé ce même dynamisme de création dans la diffusion, que nous pouvions avoir à l'époque."

De la TV d'alors à la TV d'aujourd'hui : le message c'est le media

Les années 1980 en France voient la naissance de 4 chaînes : Canal+, La cinq, TV6, et donc M6. Le pouvoir médiatique se renforce, on se précipite pour s'y placer, rêvant à des grands groupes multinationaux. Léo Scheer voit cette époque avec beaucoup de recul aujourd'hui : "Cette "révolution" est ratée car c'est essentiellement aux États-Unis que vont se créer les grands media internationaux, les entreprises boursières et de communications comme Google ou Facebook. En Europe l'état nation l'a emporté, ratant ainsi la libéralisation et la mondialisation qui auraient permis de créer des groupes multimédia internationaux. C'était un peu le projet avec Canal+ et puis finalement on est resté très protectionniste, il s'agissait de contrôler les media, ne pas les laisser se développer à l'international. Lorsque j'ai travaillé à la mission des autoroutes de l'information par exemple, au début des années 1990, nous avions cette idée de groupes multimédia, mais nous nous sommes heurtés à la réalité des télécoms, alors qu'aux États-Unis ils avaient déjà cassé les monopoles." La surabondance de contenu d'outre-Atlantique sur nos TV s'est-elle jouée pendant cette période ?

Fort heureusement la TV a continué d'évoluer, s'ouvrant sur le monde : "Ce que je vois à la TV aujourd'hui n'est que la suite logique de ce que nous voyons se développer depuis 30 ans. Il s'agit d'une période post politique, plus culturelles. On constate un vrai engagement culturel, voire même plus profond dans les racines de l'identité, mais il n'est plus question de pouvoir politique. On dit souvent que le pouvoir médiatique est le quatrième pouvoir mais non, c'est un autre pouvoir arrivé dans les années 80, le vrai pouvoir finalement, dominé par des entreprises qui communiquent."

Quant à la production en elle-même ? "La production culturelle suit son cours, elle est très variée, très ouverte sur le monde. Je n'ai pas la prétention de juger de sa qualité mais la variété oui, c'est le mot, avec une grande volatilité. Les choses passent à toute vitesse. Comme le dit Marshall McLuhan, "le message c'est le media medium", hors avec la démultiplication de tous les supports en TV, sur Internet, etc, forcément il y a une très grande variété, mais rien ne reste, c'est devenu un peu gazeux."

Que dire de plus ?

TV6, la plus jeune des télés est disponible depuis le 2 mars 2016 en librairie !

Elise Richard, le 4 mars 2016