AFFAIRE MILLET, SUITEâ?¦

Une seconde affaire Millet, beaucoup plus discrète que la première, a abouti à son licenciement par son employeur, les Éditions Gallimard. Elle fut déclenchée par un article qui situait dans le contexte culturel et littéraire actuel l'?uvre de Maylis de Kerangal, qui publie chez Verticales, filiale de Gallimard (1). En prenant la décision de se séparer de Richard Millet pour « faute » à la lecture de cet article, son employeur savait très bien que la qualification de cette faute ' la déloyauté à l'égard de son employeur ' ne serait pas retenue comme la véritable cause de l'éviction définitive d'un de ses meilleurs éditeurs, de surcroît écrivain d'un talent rare. Elle savait aussi que Richard Millet ne pouvait, et ne peut toujours pas, être traité en simple employé ayant fait une grosse bourde. Elle savait enfin que sa décision allait provoquer chez ceux qui aiment vraiment la littérature un dégo?t moral et le début d'une défiance durable à l'égard de sa politique éditoriale. Elle a fait son choix.

L'article en question est ce qu'on appelle dans ce jargon (parfois potache) des critiques littéraires une « descente », qui n'est exempte ni de prise à partie personnelle, ni de drôlerie, ni d'une misogynie sans aloi particulier.

Écrit dans une style impeccable que la recherche permanente de « rehaut » rend à mon sens un peu trop appuyé ' mais qu'importe, les grands styles ont toujours quelque chose d'agaçant ', cet article utilise trois expressions qui seraient restées inaperçues sous la plume d'un Bernanos, mais qui sont apparemment devenues délictueuses dans notre temps. Rien qui, toutefois, ne sorte du registre polémique, dans lequel la personne est attaquée en conséquence de ses ?uvres et non en elle-même.

Pour le dire net, Richard Millet pense que l'?uvre dont il parle participe d'une sous-post-littérature qui se fait prendre pour de la littérature, au mieux en se réclamant de certains principes, au pire en assénant des arguments d'autorité, qu'il trouve risibles dans les deux cas, car il s'agit d'un simulacre. Il juge ' et je crains qu'il ne soit en mesure d'en témoigner ' que beaucoup d'auteurs croient avoir atteint les sommets quand ils ont touchés le fond, prennent leurs effusions narcissique pour une rencontre avec l'esprit de la littérature, croient être touchés par la gr?ce quand ils ne voient que l'hologramme de leur nombril, et trouvent dans leur ?uvre un geste créateur souverain alors qu'elle n'est que la répétition servile d'une posture d'original (de masse) et de révolté (budgété) ; qu'enfin il n'ont pas la moindre idée de ce qu'est la littérature, tout simplement parce qu'il ne sont pas des artistes, mais quelque chose comme des intervenants culturels, avec une carrière, des chefs, un employeur, des collègues de bureau ; et naturellement, en bons employés, ils font grand cas des opinions qu'ils doivent professer pour faire bouillir la marmite et gratter des promotions. Il voit de petits managers du marketing littéraire capter les prestiges de la littérature tout en liquidant sa qualité. Il pense également que dans une sorte d'unanimité infernale, la sous-post-littérature veut l'avènement d'un monde qui ne serait plus habité que par des hermaphrodites sociaux-démocrates, et dont l'horizon eschatologique ressemblerait plus à une éternelle réunion d'équipe cool dans une ONG norvégienne qu'à la Jérusalem céleste.

Ceci est contestable, naturellement, mais argumenté, et nullement inf?me. ' C'est probablement parce que Millet cherche des artistes et n'en trouve pas qui soient dignes de cette dénomination à ses yeux qu'il est sacrilège. Il dénonce l'absence de vocation artistique chez les artistes postiches, avec certes moins d'humour qu'un Philippe Murray, car il y a chez lui un sens douloureux de la défaite qui lui g?che le bonheur de la charge, mais avec autant d'arguments. Il croit qu'un artiste véritable a un don, un charisme et du courage, alors que la sous-post-littérature a besoin de voir en chacun un artiste, ainsi qu'il le fut énoncé par Jack Lang au début des temps. Depuis l'ère « Djack » ' le moment lumière pour tous ', il est devenu sacré, canonique, légal, opposable et si absolu que même dépourvu de don, doté d'un charisme de moule, et absolument couard, chacun tutoie Rimbaud. Et il est de bonne espérance progressiste de voir venir le grand jour, couleur d'orange, où la nullité sera la condition de possibilité d'un devenir d'artiste.

Pour faire en sorte que la littérature nulle, pour les nuls et par les nuls, se substitue à la littérature tout court, il faut tout un dispositif de lutte spirituelle et culturelle que Millet, de livre en livre, analyse, scrute, sonde, critique. Il faut d'abord dénigrer le don. Facile : déjà, Dieu n'existe pas, donc il n'a rien à donner. Ensuite, si quelqu'un avait naturellement des dispositions exceptionnelles, ce serait injuste, et donc son ?uvre serait irrecevable. Quant au charisme, c'est-à-dire la capacité d'attraction et d'entraînement d'une singularité, il suffit pour le débouter de noter qu'il est au fond l'antichambre du fascisme, ou à tout le moins du pouvoir personnel. Et enfin, pour dénigrer le courage, c'est-à-dire le travail dans le doute jusqu'à la perfection, il suffit de proclamer la primauté du geste créateur, bref et spontané, sur le labeur poussif du réactionnaire, et en avant ! Au bilan : banal, sans aimantation, et franchement branleur, tel est l'idéal de l'artiste postiche contemporain. Quant à l'artiste tout court, il n'a guère d'autre choix, s'il veut témoigner, que celui du martyre. Puisque son don, son charisme et son courage ne lui valent que des humiliations, il n'y a que le Ciel qui puisse en recevoir l'hommage.

Tel est le système Millet, dans lequel la métaphysique est le refuge de l'art à l'agonie. Il est à la fois brillant et ouvert à la réfutation, et sa dimension polémique ne doit pas être un obstacle à sa diffusion.

Comme luit, on peut penser que la vraie littérature est aujourd'hui affaire d'offensive, de désir de débouter le projet de l'époque, de reportage dans les abattoirs de l'esprit : a-t-elle, d'ailleurs, jamais été autre chose, et n'a-t-elle pas toujours été escortée par des imbéciles qui la prenaient pour une effusion sympathique ? J'aurais tendance à penser que ce n'est pas grave : en me penchant sur le catalogue Gallimard d'il y a cinquante ans, je vois que se juxtaposent les génies et les littérateurs médiocres, assez heureux pour écrire convenablement, mais stériles à la lecture. Aujourd'hui encore, Gallimard publie Régis Debray, admirable, et David Foenkinos, globalement risible. Et il est vrai qu'il existe de nos jours beaucoup d'écrivains douteux, je veux dire dont on doute qu'ils soient vraiment écrivains, car ils sont sur la ligne de crête entre la posture et l'imposture. Un storyteller qui tire à la ligne en utilisant les procédés du page turner, tout en lardant son texte que marqueurs culturels qui le rendent bankable chez Gallimard, est-ce vraiment un écrivain ou du Canada Dry ? Comme Millet, je penche pour le Canada Dry.

La politique éditoriale d'un éditeur serait de laisser la postérité trancher en publiant aujourd'hui à la fois des auteurs à grosses ventes et à petit avenir pour financer leur contraire ; mais tout se g?te, tout se passe comme si l'éditeur était désormais forcé de choisir, que tout ce petit monde ne pouvait plus vivre sous le même ciel. Les camps se sont formés autour d'une double querelle en imposture. La couronne de la vraie littérature ne doit pas revenir à la sous-littérature, pour un Millet, tandis qu'elle ne doit pas aller à la littérature « fasciste », pour ses détracteurs.

On se souvient en effet que l'essai de Millet sur Anders Breivik (2) « déshonorait la littérature », d'après ses détracteurs regroupés en collectif d' « auteurs Gallimard » (j'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur cette expression que je juge, justement, déshonorante, car un écrivain ne se définit jamais par son appartenance à une marque commerciale), comme s'ils possédaient à eux seuls l'esprit de leur éditeur, et qu'ils demandèrent, déjà en 2012, son licenciement. « Déshonorait », c'est-a-dire trahissait les principes qui la fondent. Naturellement, personne chez les pétitionnaires n'a pris la peine de définir « l'honneur » de la littérature, de peur de n'avoir aucun titre à présenter pour se dire écrivain, ou alors écrivain peu honorable. Il leur suffisait de clamer que l'essai de Millet était « fasciste » ' ce qu'il n'était pas, ou alors les mots n'ont pas de sens ', « raciste » ' ce qu'il n'était pas plus ' et constituait une « apologie du crime » ' accusation encore plus à côté de la plaque.

Millet a tout simplement des positions intéressantes, construites, argumentés, contestables, qu'il exprime avec beaucoup de talent. Que des ligues de vertu littéraire se constituent contre ce talent sous des prétextes de morale verbeuse ne me paraît pas un progrès recevable. Que leur désir de censure, formé en lobby, rencontre le succès au sein même d'une maison d'édition est simplement lamentable. On ne donne pas les clefs d'une politique éditoriale à une ligue de vertu.

Marin de Viry, le 29 mai 2016

1) Richard Millet, « Pourquoi la littérature de la langue française est nulle », Revue Littéraire, janvier février 2016 2) Richard Millet, Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik, Pierre-Guillaume de Roux, 2012.