Avant, il y avait les pages personnelles, péniblement créées à grand renfort de code html et autres javascript. Puis les blogs sont rapidement devenus la plus simple expression de la démocratisation des connexions à haut débit. Sans connaissances techniques, n?importe qui pouvait partager textes, images et vidéos dans un environnement à l?esthétique plus ou moins personnalisable. D?abord plébiscités par les adolescents ? et donc cordialement méprisés par une bonne partie du reste de la population ? ils ont non seulement révolutionné la diffusion des informations et des idées, mais aussi permis l?émergence de communautés et de réseaux. Peu à peu, les institutions culturelles et les groupes de presse ont compris l?intérêt qu?ils pouvaient avoir à promouvoir leurs activités et valoriser leur image. Du minist?ure de la culture aux petites villes, le nombre de blogs institutionnels n?a cessé d?augmenter, tandis que tous les principaux sites de presse servent aujourd?hui de plateforme d?hébergement à des collaborateurs ou de simples lecteurs dont ils valorisent la production. On pourrait du reste s?interroger sur la pertinence de ce type de moyen de communication si son usage n?avait été profondément modifié par l?émergence des réseaux sociaux et des flux RSS. Lorsque les premiers blogs sont apparus, l?essentiel de leur visibilité reposait sur leur référencement ? c?est encore le cas aujourd?hui ?, mais aussi sur les listes de liens proposés sur chacun d?entre eux, ce qui favorisait les échanges entre propriétaires de blogs similaires. Aujourd?hui, chacun peut, grâce aux agrégateurs de flux RSS, être informé des mises à jour des blogs et sites de son choix sans avoir à s?y rendre, et donc sans prendre connaissance des liens diffusés par l?auteur ou des commentaires échangés. Tandis qu?il y a dix ans, on communiquait en priorité avec les lecteurs du même blog, on partage aujourd?hui un post ou un lien sur les réseaux sociaux pour en discuter avec ses propres amis. Quant aux blogs institutionnels, qui ne se sont jamais réellement positionnés comme des lieux d?échange, ils servent en fait bien souvent de vitrine et d?espace de stockage aux informations diffusées via les réseaux sociaux. Globalement, les blogs sont moins nombreux qu?avant, mais ils connaissent des visites plus fréquentes et surtout plus longues grâce aux réseaux sociaux.

Courtisés par les sites marchands

En quelques années, les lecteurs ont donc massivement rejoint la toile. Courtisés par les sites marchands prompts à recueillir leur avis à grand renfort de récompenses, classements et autres badges, un certain nombre d?entre eux continue réguli?urement d?alimenter la blogosph?ure littéraire. En cause, un amour immodéré des livres dont le blog devient rapidement le reflet chronophage. Julie Proust-Tanguy, qui a lancé le tout jeune et prometteur De Litteris l?an dernier, avoue consacrer une à deux heures à la rédaction de ses principaux billets. « Mon blog fait partie de mes temps de loisir, de mon otium, serais-je tenter de dire malicieusement pour rendre hommage à ces auteurs que je fais découvrir à mes collégiens. Il ne me prend que le temps que je peux et veux bien lui consacrer : si j'essaye d'écrire avec régularité, par plaisir de me confronter à l'exercice d'écriture et envie de construire cette vie à travers les livres que je souhaite mener, je ne me fixe aucune contrainte. » Professeur de lettres classiques, elle pense pouvoir mieux disposer de son temps que beaucoup d?autres blogueurs. Une difficulté confirmée par la créatrice de Sauts et Gambades, qui passe ainsi trois quarts d?heure par jour à répondre aux commentaires laissés sur son blog, mais renonce à réaliser certaines critiques par manque de temps. Ces contraintes font de la blogosph?ure littéraire un espace protéiforme et fluctuant : on cesse d?écrire un jour, une semaine, un mois, puis souvent tout à fait, pendant qu?ailleurs d?autres prennent déjà la relœuve.

Pionniers de la blogosph?ure, les lecteurs ont progressivement été rejoints par les acteurs du monde de l?édition et de la presse, autrefois souvent tr?s prompts à fustiger le manque de professionnalisme prétendument inhérent à ce type de medium. En quarante ans de carri?ure dans l?édition et le journalisme littéraire, Raphaël Sorin a traversé une bonne partie des maisons de Saint-Germain-des-Prés et débusqué Bukowski, Pessoa ou Houellebecq. Il fait également figure de précurseur en mati?ure de révolution numérique : « Je me suis toujours intéressé à la blogosph?ure d?n point de vue théorique. J?avais d?ailleurs été l?éditeur de l?ne des premi?ures recherches sur le sujet, La démocratie virtuelle de Léo Scheer Flammarion. » Jamais Raphaël Sorin n?aurait pensé tenir son propre blog. Fid?le au format papier, il est conscient des risques d?addiction que les liens hypertexte et autres flux RSS peuvent rapidement susciter. Pourtant, il y a deux ans, il a cédé à la demande expresse de Claire Devarrieux, à la tête du service Livres de Libération, et lancé ses Lettres ouvertes. « Je suis contre les mémoires d?éditeur, avoue-t-il, c?est une question de déontologie. En revanche, cela m?amuse de raconter certaines choses? » Parmi elles, les errances de Raul Ruiz, éphém?ure directeur de la maison de la Culture du Havre, ou l?ascension de Weyergans. Raphaël Sorin avoue ne s?intéresser ni au succ?s de son blog ni à ses lecteurs. « Je lis peu les commentaires, qui sont souvent assez nuls. Ils sont gérés par Libération. Il m?est arrivé de leur demander de retirer une ou deux attaques ad hominem ; c?est tr?s rare, mais il y a des gens qui se défoulent ». Exit l?échange et les rencontres vantés par les blogueurs amateurs : lorsqu?on n?est plus anonyme, faire tomber le quatri?me mur n?a rien d?évident, ne serait-ce que parce que cela suppose une présence assidue. Initialement constitutive du principe même du blogging, la possibilité de commenter les messages se fait plutôt rare d?s lors qu?elle n?est pas prise en charge par une équipe. Les commentaires se comptent donc par centaines chez Pierre Assouline tandis qu??uric Chevillard ou Chloé Delaume, plus prudents, ont préféré s?en passer.

L?avenir des blogs n?est pas écrit

Pour un peu, on serait presque tenté de diviser le petit monde des blogs littéraires en deux hémisph?ures qui se toisent souvent sans se croiser jamais. D?n côté, le monde des lecteurs avides de partager leurs expériences et leurs plaisirs, prompts à organiser des concours ou des lectures communes, comme celle d?Anna Karenine. Celui des « wannabe » aussi, les déçus de l?édition qui fustigent plus ou moins habilement les travers du petit monde germanopratin, non sans avoir tenté d?y entrer. De l?autre, celui des journalistes, des éditeurs, des écrivains, soucieux d?assurer à leurs textes une visibilité permanente, d?étendre leurs réseaux et, de temps à autre, de lancer une petite polémique. Si les premiers écrivent, c?est effectivement parce que les médias ne répondent pas à leurs attentes. Beaucoup dénoncent le manque de visibilité des petites maisons d?édition, mais aussi d?ne bonne partie de la littérature étrang?ure et se disent lassés d?ne presse qui s?appesantit sur la rentrée littéraire et son indétrônable course aux prix. Il n?est cependant pas facile pour un blogueur d?acquérir aupr?s des attachés de presse ?, et ce quelle que soit la renommée de la maison d?édition ? le même statut qu?n journaliste, quand bien même ses lecteurs se compteraient par milliers. De ce mépris affiché, les blogueurs littéraires disent tirer l?avantage qui fait toute leur valeur : l?indépendance. « J'ai toujours été une grande acheteuse et dévoreuse de livres, avoue Julie Proust-Tanguy. Je ne suis pas inondée de service de presse, mais j?ai reçu avec plaisir les ouvrages de quelques auteurs qui m?ont contactée. Le blog a rendu mes appétits et exigences littéraires encore plus aiguisés qu'auparavant ». Quant à Anne-Sophie Demonchy, qui a ouvert son blog en 2006, elle a senti le vent tourner : « Je pense que les attachées de presse craignaient d'avoir des reproches de la part des auteurs, qui voulaient absolument un papier dans un grand média traditionnel. Les choses ont changé, et désormais les éditeurs ont bien compris le profit qu'ils pouvaient tirer des blogs ». Les blogs littéraires relaient et refl?tent donc les attentes d?ne partie du lectorat, mais, à mesure qu?ils obtiennent les moyens de devenir un contre-pouvoir, ils s?exposent à la tentation de ne pas le rester. De plus en plus souvent, les blogueurs à succ?s proposent des livres à gagner ou, plus simplement, critiquent les ouvrages que les maisons leur font parvenir. « À chaque rentrée littéraire, des dizaines de blogs publient sur des livres identiques, regrette la créatrice de Sauts et gambades. De mon côté, je refuse systématiquement tout partenariat de type « un livre contre un billet ». Ce n?est jamais qu?ne publicité offerte à bas prix, qui nous expose à des dérives évidentes ». Une soumission au diktat de l?actualité généralement reprochée aux médias traditionnels. Raphaël Sorin, d?ailleurs, consid?ure avant tout son blog comme un espace de liberté compl?te, sans censure de contenu ni de longueur, réaffirmant la complémentarité des différents espaces. Grâce à son blog mais aussi aux réseaux sociaux, Anne-Sophie Demonchy a pu faire connaître son travail, notamment en participant à un documentaire de Canal + sur les n?gres littéraires : « J'ai pu rencontrer pas mal de monde et obtenir de nouvelles opportunités. Derni?urement, j'ai animé trois jours de tables rondes littéraires du côté d'Angers, j'ai participé à un colloque en Italie pour parler de la blogosph?ure littéraire en France. Grâce à ces activités, mon blog me rapporte désormais plus qu?il ne me coûte ». Comme Julie Proust-Tanguy, qui apr?s un recueil de poésie s?apprête à publier un essai, Anne-Sophie Demonchy écrit dans Le magazine des Livres. Créé par Joseph Vebret, ce bimensuel accueille des auteurs comme Stéphanie Hochet ou Carole Zalberg mais aussi un certain nombre de blogueurs, dont Pierre Cormary ou Stéphanie Joly. Une preuve s?il en faut que les différents espaces de la blogosph?ure et les réseaux qui les constituent sont en réalité beaucoup plus perméables qu?il n?y paraît. Reste à savoir dans quelles conditions, notamment financi?ures, peuvent s?effectuer les passages du billet virtuel au contrat de pige dans une période qui s?annonce plutôt sombre pour la presse culturelle. Alternatif ou complémentaire, l?avenir des blogs n?est pas écrit. Il dépendra de l?évolution des pratiques de lecture, de la capacité des médias traditionnels à répondre aux attentes du public plutôt qu?à celles de leurs annonceurs, et surtout du désir des blogueurs de préserver un espace d?expression original et indépendant.

Clémentine Baron et Arthur Chevallier (24 janvier 2012)