À leur décharge, ils ne font que répéter ce que lui-même insinue à longueur de texte. La modestie et lui n'empruntent pas les mêmes rues. Espérons pour leurs illusions qu'ils ne seront pas trop nombreux à lire "Province". On plonge vite dans le bain. La premire phrase fait 27 lignes. À la deuxime, on est déjà page 3. Le chapitre s'achve sur un morceau de 37 lignes.

C'est épuisant : à force de faire la roue pour rendre hommage à la langue classique, le stylo de l'auteur la rend obscure comme le latin. Toutes les quatre ou cinq pages on s'endort. Heureusement, on renoue vite le fil trs fin de l'intrigue.

En gros, relégué au fin fond d'une province centrale à la suite d'une faute vénielle liée aux attentats islamistes qui ont rendu la France vertueuse et vigilante, un journaliste parisien s'installe à Uxeilles avec l'intention d'y "baiser le plus de femmes possible"

Ds la premire scne, on est fixé : les homos l'agacent, il trouve qu'ils ne marchent pas mais trottinent. je ne parle pas des bobos qui gazouillent sur Basquiat, la macrobiotique et l'éternel retour de la bête immonde.

C'est bien fait, rien n'est jamais dit mais, mine de rien, le ton s'installe. Entre Limoges et Clermont-Ferrand, un trou de 11.000 habitants s'ennuie sous l'oeil accablé d'un Parisien déchu qui voit partout des traces de la disparition de notre civilisation.

Une casquette de base-ball ou une paire de tennis et il agite les oriflammes de Montjoie Saint Denis. Toutes des vingt pages, un petit air de flûte évoque le "grand remplacement" mais comme ça, sans s'y attarder. On dérive assoupi quand, sans rime ni raison, apparaissent les frres Kouachi. Ailleurs on apprend l'attaque du poste de police par un Franco-Turc ou l'occupation de logements sociaux par des réfugiés.

Puis on repasse au train-train habituel : la vie de saint Roch, le héro, qui navigue entre la maison de sa tante et la librairie où cancanent les quatre ou cinq précieuses ridicules d'Uxeilles. C'est accablant. À lire Millet, le temps s'est arrêté en province où ne s'exerce plus qu'une force, celle de l'inertie.

Comment s'en aperçoit-il ? En fréquentant les muses départementales qui se prennent pour George Sand quand elles rédigent une fiche de cuisine. Ne cherchez pas de musiciens, d'entrepreneurs, de Rastignac dans ce livre. Des être surannés y papotent sous l'oeil d'un revenant.

Cela ressemble à la vraie province comme un bac à sable du Trocadéro rappelle le Sahara. Il n'y a pas de vie, que du papier. Dire que saint Roch rêve de sortir du roman balzacien ! Nous, on n'a qu'un souhait : y revenir en vitesse.

Gilles MARTIN-CHAUFFIER, le 25 août 2016.