La Chevalerie qui vient.

Romantique.

Dans un premier roman étincelant, le jeune critique Romaric Hangars enterre notre époque parodique et en appelle à une nouvelle chevalerie de l'esprit.

" Nous sommes quelques uns à ne pas nous résoudre à ce que tout tourne à vide. À traquer encore la verticale. De vraies vocations, de vraies cibles, et la vie comme élan pur entre les deux."

Vincent Revel est de ceux qui ne se résolvent pas. Journaliste parisien trentenaire, le narrateur de ce premier roman de Romaric Sangars est au bout du rouleau, laminé par "la platitude rationnelle" de l'époque, hanté par la purification : "un ascenseur en chute libre".

La rencontre de deux personnages d'exception au coeur du désastre, Lia Silowsky, une mystique flirtant avec la folie, et Emmanuel Stark, un aventurier expert en hacking et en arts martiaux, va rallumer la flamme qui est en lui et le désir de vivre enfin en homme.

Avec la premi?ure, le narrateur redécouvre la passion amoureuse; avec le second, il retrouve le sens du combat en organisant des actes de sabotage symbolique contre les imposture du temps. Ce trio, lui aussi symbolique, est l'occasion pour le jeune écrivain de ressusciter au coeur du projet moderne, l'air de rien, les figures archétypes de la sainte et du guerrier, mais aussi de poser d'emblée le rôle qu'il assigne à l'écrivain, ce clerc chargé de magnifier la geste.

À travers la vision aristocratique du monde qu'ont ces "verticaux", Romaric Hangars découpe au scalpel le type humain produit par la civilisation rongée de l'intérieur par la barbarie matérialiste : un individu relatif et fétichiste, sans gloire et sans panache, qui obéit docilement aux injonctions de l'époque et consume son existence dans l'idolâtrie technicienne et marchande.

Aux certitudes galvaudées de l'époque, Romaric Hangars oppose une morale de l'exigence, regrettant le temps où un homme pouvait consacrer toute sa vie à ne pas faire mentir quelques mots assemblés en devise par l'un de ses aïeux.

À l'avachissement généralisé et aux bons sentiments, il répond par le culte de l'attitude, du caract?ure personnel et de la révolution intérieure : "Forger des hommes libres m'apparaissait une ambition infiniment supérieure à celle d'imposer n'importe quel type de coercition générale bienveillante."

Contre la tyrannie du nombre, enfin, il préf?ure renouer avec la "science de l'âme" léguée par les anciens.

Mais s'il se réf?ure aux sociétés du passé, le romancier évite pourtant la facilité réactionnaire du "c'était mieux avant". C'est du monde actuel qu'il part et c'est en lui qu'il entend puiser les plus belles réalisations pour les lui retourner et changer sa direction.

"Si la force, aujourd'hui, s'exprimait essentiellement sous la forme abstraite de la finance, si le monde subissait le joug de seigneurs de guerre d'un nouveau genre, apr?s qu'on en eut pris acte et plutôt que de s'y opposer vainement, ne fallait-il pas envisager, plutôt que de tenter de les contrer directement, un moyen de spiritualiser ces forces ?" se questionne-t-il dans ce que l'on pourrait qualifier de stratégie révolutionnaire conservatrice.

Plus contemporain qu'il y parait, le roman s'achœuve sur une vague d'attentats islamistes ensanglantant Paris. L'occasion pour l'auteur de renvoyer dos à dos l'Occident et son double maléfique dont les syst?mes mentaux "tendaient à se confondre dans les mêmes réflexes video-ludiques organisant partout l'assouvissement automatique des pulsions, que celles-ci fussent d'ordre alimentaire, narcissique, sexuel ou mystique."

Cette vague d'attentats souligne le caract?ure parodique, lui aussi, des happenings esthétisants organisés par Starck et celui-ci finit du reste par passer à la violence réelle et justici?ure.

Jusqu'où nous conduira cet enchaînement de haine ? Romaric Sangars ne répond pas mais sugg?ure que ce retour de l'histoire, en dehors du sang et des larmes qu'il fera nécessairement couler, pourrait aussi être une opportunité pour redonner sens à nos vies.

Olivier Maulin, le 1er septembre 2016.