Car le héros de Province est un dénommé Mambre, journaliste connu à Paris sous le pseudonyme plus élogieux de Saint-Roch, et qui revient dans sa province natale où son pre – le vieux Mambre – se meurt, Saint-Roch retombant en Mambre, ayant subi la disgrâce de l’establishment parisien à la suite d’une affaire politique et venant finir sa carrire dans un placard, en prenant la direction d’un canard local, mais laissant courir le bruit selon lequel il serait « revenu à Uxeilles pour baiser le plus de femmes possibles », le bruit se répandant comme traînée de poudre, la ville de province étant, comme le milieu éditorial ou journalistique parisien, un réservoir à cancans et à fantasmes.

Ainsi, de même qu’il avait mis au jour dans Tarnac l’imposture d’un jeune provincial se faisant passer pour critique d’art à Paris, Millet découvre-t-il l’imposture du Parisien débarqué en province. Risibles tout autant l’un que l’autre, le petit milieu parisien quel qu’il soit et le monde provincial, ce sont d’inépuisables réservoirs de personnages, de noms, de lieux, de fantasmes, d’illusions et de contradictions. L’ennui n’est pas provincial, affirme Richard Millet qui évoque également, (dans l’entretien qu’il a donné à Mathias Rambaud que l’on peut trouver dans le livre qui vient de lui être consacré -1-) le mépris dans lequel est tenue la province française. L’ennui, en effet, n’est pas propre à la province où, il est vrai, le temps s’écoule peut-être plus lentement et où l’on se sent parfois évacué de l’Histoire. Hors de l’Histoire, peut-être, mais pas épargné par ses symptômes, que sont le divertissement obligatoire, la fierté sous toutes ses formes, l’inculture de masse et l’islamisme fou.

« La chute de la verticalité entraîne l’ennui non pas provincial (un mythe, à mon avis) mais ce que le divertissement général proposé par l’horizontalité (ludisme, hédonisme, sexe obligatoire) a de prodigieusement ennuyeux, au point que la maladie et la mort deviennent presque des événements salutaires, faute de salut », confie Richard Millet à Mathias Rambaud, ajoutant encore « mon roman est une sorte d’adieu au roman balzacien dont il reconnaît cependant la souveraineté. Paradoxe dont il s’agit de tirer toute la richesse, surtout en un pays, la France, qui méprise la province. Province est donc le roman de la perte de toutes les illusions : l’accomplissement de cette perte par renoncement autant que, pour la plupart des protagonistes, par impossibilité d’accéder à l’amour et d’en être transfiguré, sinon sauvé. »

Admirable fresque d’une France réduite à l’état de province du monde où chacun se prend les pieds dans la propre caricature de soi-même, voulant participer à l’Histoire mais ramené à son néant et à la petitesse de ses ambitions ; roman de la haine de soi, autrement dit, en un temps où l’ego est le seul horizon de la vie, l’envie la seule ambition et le nihilisme le cœur rougeoyant d’une Histoire dévolue aux forces du mal.

-1- Richard MILLET. crivains d'aujourd'hui.

Matthieu FALCONE