Deux libres déambulations dans la capitale, l'une effectuée par l'urbaniste Claude Eveno, l'autre par le slovène Luka Novak.

Dans les années 1950, Guy Debord (1931-1994) réalisa dans Paris des expériences de "psychogéographie". Il s'agissait de parcourir la capitale dans une logique de "parfaite insoumission aux sollicitations habituelles" voulues par les urbanistes. Il en tira des cartes reconstituant la ville sous la forme d'un archipel de quartiers appréciés pour leur ambiance. Celle-ci était ainsi restructurée non pas selon des axes haussmaniens, mais d'après une perception individuelle.

La démarche a inspiré de nombreux ouvrages. Dans L'Invention de Paris (Seuil, 2002), Eric Hazan proposait une psychogéographie des limites séparant les quartiers de la capitale. Avec Revoir Paris, c'est au tour de l'urbaniste Claude Eveno de s'approprier le concept de façon rigoureuse, c'est-à-dire personnelle et libre. "Je n'aime pas la place Vendôme, je crois même que je la déteste", écrit-il en ouverture de ce carnet de quinze voyages, donnant ainsi à comprendre son titre. Revoir la capitale française, c'est d'abord un exercice de lucidité face aux discours qui célèbrent sa grandeur avec un respect trop prononcé du patrimoine et une admiration béate des grands chantiers. C'est aussi retrouver l'espace parcouru et vécu depuis l'enfance, dans les années 1950, entre la plaine Monceau et Asnières.

On ne s'étonnera donc pas de voir le parcours souvent déterminé par la fuite. Le marcheur se refuse à traverser l'île Saint-Louis ou la rue Saint-André-des-Arts, non conformes aux souvenirs, abandonnées aux riches et aux touristes en short. Il s'agace dans les lieux qui continuent à célébrer des républicains colonisateurs comme Gallieni et Lyautey, chacun avec sa statue aux abords des Invalides. Enfin, ses traits les plus rudes visent "l'architecture hors sol" des zones d'aménagement concerté - celle de Clichy-Batignollles en prend pour son grade - bâties pour être admirées plus que véritablement habitées.

Au fil des détours, le récit conduit à des instants de grâce. On est convié par exemple à un voyage de quatre jours dans le seul jardin du Luxembourg. La ville actuelle est alors magnifiée par les références au passé, dans un ensemble très documenté qui met en bonne place Eugène Atget et Jacques Prévert.

Une perspective freudienne.

Grand connaisseur de Paris, Eveno oublie toutefois son célèbre métro. On remédiera à cet oubli avec le petit livre de l'écrivain slovène Luka Novak. Le Métro, inconscient urbain. S'il fait un peu la psychogéographie des tunnels, racontant les trajets d'un enfant des années 1970 sensible aux odeurs du caoutchouc, il adopte surtout une perceptive freudienne. A travers une comparaison avec Londres ou New York, il montre que l'inconscient parisien se niche dans les profondeurs de ce réseau - le plus ramifié du monde et qui dessert tous les quartiers. Le métro serait ainsi à la fois démocratique et bourgeois, ce que suggère la concomitance entre le développement du Paris souterrain et les aménagements d'Haussman. Une façon peut-être d'expliquer que Claude Eveno, chantre d'un Paris populaire, ne s'y engouffre pas.

Au travers de ces deux livres, et à l'heure du Grand Paris qui dilue la ville dans l'urbain, on se rappelle le vers de Baudelaire: "La forme d'une ville/ Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel". Pourtant, impossible de dire si ces textes expriment simplement le spleen d'une génération qui devra se résoudre à perdre la ville telle qu'elle l'a connue, ou s'il s'agit de l'observation impuissante d'une cité qui se meurt: Paris a pour elle mille qualités, mais pas l'éternité.

Thibaut Sardier, Le Monde des Livres, 3 février 2017.