Intitulé « Si vous êtes pauvres, vous êtes morts », le rapport montre que « la police prend systématiquement pour cibles des personnes en général pauvres et sans défense » et « fabrique des preuves, dévalise les victimes et rédige des rapports d’incidents mensongers ». Depuis que le président Rodrigo Duterte est arrivé au pouvoir, « plus de 7 000 personnes ont été tuées dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue ». Il est plus rentable de tirer que d’interpeller, puisqu’une prime est alors accordée aux policiers et pas en cas d’arrestation. Ce mode de règlement par la violence extrême du problème de la délinquance est au cœur de la dernière livraison de la revue L’Homme. Du Brésil au Pakistan, en passant par les États Unis ou la gestion des sans-papiers sur notre sol, le dossier étudie les diverses formes de ce qu’on désigne sous le terme ambigu de « pacification », héritage d’un mode colonial de résolution des conflits. Dans le ghetto portoricain de Philadelphie, Philippe Bourgois et Laurie Hart ont enquêté sur la paradoxale « Pax narcotica » du marché de la drogue. Un « terrain miné » s’il en est, puisque l’anthropologue a eu les côtes fracturées en se faisant plaquer au sol, menotter et frapper lors d’un raid de routine de la brigade des stups, qui l’avait pris pour un toxicomane blanc alors qu’il menait un entretien ethnographique avec trois revendeurs au coin d’une rue. Dans ces quartiers paupérisés, le démantèlement de l’État social sous l’effet du néolibéralisme a eu pour corollaire un investissement massif dans la répression : « la police opère comme si elle était une force d’invasion coloniale et ne cherche pas à établir de contact social avec les habitants ». Mais son incompétence et le taux particulièrement élevé d’arrestations injustifiées fait de Philadelphie la ville américaine dont le taux de condamnations pour crime après arrestation est le plus bas. Cela dit, la politique de « tolérance zéro » a considérablement aggravé l’importance des peines pour la détention ou la revente de petites quantités de drogue, considérées comme un crime comparable à un meurtre, passible de 15 ans d’emprisonnement, voire de la perpétuité, ce qui a fait exploser la population carcérale aux États Unis. Les anthropologues mettent en évidence le système économique qui s’est constitué sur les ruines de l’État social, le transfert des ressources vers les personnels de police et de sécurité, ou les secteurs des urgences médicales et des services psychiatriques chargés de traiter l’addiction, sur laquelle peut prospérer l’industrie pharmaceutique en générant son propre marché de l’addiction : « dans les années 2010, les overdoses dues aux médicaments opioïdes ont dépassé celles dues à la consommation illégale d’héroïne ». Sans compter le juteux marché des prestataires privés des établissements pénitentiaires, dont les associations des droits de l’homme ont constamment dénoncé, par exemple, les marges exorbitantes dégagées par la surfacturation des télécoms ou des transferts d’argent.

Peut-on alors vraiment parler de pacification urbaine ?

Comme le montrent Michel Agier et Martin Lamotte en rappelant l’origine coloniale du terme, « la pacification est un processus de conquête sans fin ». Mais tout le paradoxe et l’intérêt de l’enquête de Philippe Bourgois et Laurie Hart c’est de mettre en valeur sur le terrain des trafiquants, à l’opposé de cette guerre asymétrique, une économie morale de relations clientélistes : « tout en recourant à la violence armée pour défendre leur territoire, les patrons locaux de la drogue doivent simultanément renvoyer l’image de figures généreuses et pacificatrices pour éviter que les habitants ne les dénoncent à la police ». Cela va de la discipline imposée à leurs troupes à la redistribution des ressources, pour aider à payer un loyer, offrir des barbecues géants au moment des fêtes, ou installer une piscine gonflable pour les gamins du quartier.

Les phénomènes de ségrégation et de ghettoïsation peuvent être accentués par les infrastructures

C’est le cas de cette autoroute urbaine construite dans les années 60 au beau milieu du Bronx et qui contribua à faire d’un quartier relativement calme un territoire relégué. « Au lieu d’être relié à Manhattan et aux autres quartiers par la construction d’un réseau de métro supplémentaire, le Bronx fut isolé par cette autoroute », souligne Luka Novak dans une ode au métro parisien, qui selon lui réalise tout le contraire : le brassage des populations. Le Métro, inconscient urbain, publié aux Éditions Léo Scheer, est un réjouissant petit livre à la gloire du métropolitain, et dont le lyrisme peut confiner à la sensualité. « La station Passy a quelque chose d’érotique à l’état latent. La sortie de la rame de la bouche moite et la vue sur la tour dressée recèlent une charge puissante qui a séduit bien des cinéastes ». C’est qu’à Paris, « le libertinage est à portée de métro », comme l’affirme le mensuel Soixante-quinze, preuve à l’appui. J’ai ainsi découvert qu’il y a différentes nuances d’échangisme, comme le mélangisme ou le côte-à-côtisme…

Jacques Munier, Le Journal des idées, France Culture, 1er février 2017.