La République des livres

Ecrire ou aimer, il faut choisir

Etrange comme la quête de cette Nadejda évoque celle de la Nadja d’André Breton par la commune euphonie de leurs prénoms comme par l’atmosphère, du moins au début de La Passion Dolores (1) (210 pages, 18 euros, Léo Scheer/ en librairie le 6 septembre) de Richard Millet. Lui, Pascal, écrivain, la soixantaine, pianiste amateur passionné au point de tourner les pages des partitions pour les concertistes, écrivain viré par l’éditeur qui l’employait « pour avoir dit la vérité sur l’état la littérature en France » ; c’est d’ailleurs la seule allusion, véritablement autobiographique, à son éviction sur fond de scandale (l’affaire Brejvik) du comité de lecture de Gallimard, les autres allusions, sur sa vie amoureuse, pouvant correspondre à la biographie de nombre de lecteurs. Elle, Nadejda, pas encore 40 ans, grande soprano russe qui fait penser à Anna Netrebko (mais c’est dédié à une certaine « Natalia » ce qui brouille un peu plus les pistes) à la voix si envoûtante, dotée d’un tel pouvoir d’ensorcellement, qu’il rêve de la posséder, la voix, charnellement.

Le voilà parvenu à ce point d’incertitude, donc de souffrance, où il ne supporte plus les rôles dans lesquels elle meurt sur scène. Car c’est un être souffrant du début à la fin, à croire que c’est sa seule nature, ce qu’annonce l’une des citations placées en épigraphe, celle-ci du Jean Eustache de La maman et la putain, film générationnel s’il en est :

"Je ne me suis pas accroché à toi mais à ma souffrance."

Il souffre surtout de ce que leur relation n’arrive pas à trouver son rythme, sa mesure. Le roman même devient le lieu de son amour. Il est vrai qu’il tient l’amour et l’écriture pour les deux seules épreuves de vérité auxquelles il ne peut se soustraire quitte à présumer de lui-même, négligeant ainsi le conseil de sagesse de Bossuet, autre citation en épigraphe tirée, elle, du Traité de la concupiscence :

"… car c’est la le commencement de tout peché : c’est par la que vostre mere a esté seduite et que vostre pere vous a perdus.”

Tout cela, admirablement écrit et décrit, notamment les scènes de la rencontre dans un château d’Orliac à l’allure fantastique au creux du Limousin ; elles ont le parfum non du Grand siècle mais d’un certain romantisme, moins Villiers de l’isle-Adam (même si l’on voit passer sa nouvelle “Le convive des dernières fêtes” issue du recueil des Contes cruels) que Novalis. Et à partir de la page 69, on bascule dans autre chose avec l’entrée en scène inopinée de la Dolorès du titre, une Américaine, 16 ans, fille de l’autre et contre-Lolita dans son genre. Le narrateur, que sa passion pousse à transférer la voix de l’une dans le corps de l’autre, puis à échanger les corps, devient l’homme qu’elles n’hésiteraient pas à tuer pour trouver un compromis leur permettant de vivre ensemble.

Paumé dans ses injonctions amoureuses contradictoires, il hésite à faire le grand saut au pont Mirabeau où le poète Paul Celan l’avait précédé. Au lieu de quoi, le narrateur replonge dans les affres du double, et Millet dans ses obsessions de grand-écrivain-solitaire, être désenchanté que la vulgarité de l’époque a poussé à se résigner au pari d’une gloire posthume, sa certaine idée de lui-même, son goût de l’ombre sulfureuse, sa vision tragique de la littérature et de la société, lonesome cow-boy d’un monde dont il se veut l’ultime spécimen dostoïevskien. Dolores finira par se suicider, crime dont le narrateur s’attribue la responsabilité non seulement pour n’avoir pas su l’aimer mais pour n’avoir su se laisser aimer par elle.

« La douleur amoureuse est ce qu’il y a de pire, avec l’injustice et la dépression nerveuse »

C’est un roman d’analyse, classique pour le meilleur et non pour le pire, tel qu’on en a lus un grand nombre depuis La Princesse de Clèves, mais très incarné et sexué, aussi charnel que sensuel, sur l’amour des femmes, la difficulté à se parler sans se dire l’indicible, l’amour de la musique et de la littérature ; mais malgré la lignée très fréquentée dans laquelle il s’inscrit, il est prenant, vibrant, sensible, formellement classique mais envoûtant lorsque l’on sent l’auteur pétrifié par les puissances obscures qui le travaillent dans sa nuit sacrée, un peu surérudit question musique et peu trop référencé question littérature, mais enrichissant aussi par ces aspects-là, écrit dans une langue splendide, même si elle ne hisse pas ce livre à la hauteur de ses grands romans La gloire des Pythre, Ma vie parmi les ombres, Les trois soeurs Piale…

Si l’amoureux passionné en lui est impitoyable avec lui-même, l’auteur est complaisant avec le lecteur et le mélomane qui l’habitent laissant le polémiste reprendre la main lorsqu’il dénonce « les singes savants asiatiques… et l’obscène Lang Lang dont les simagrées sont au corps extatique de Glenn Gould ce qu’un logo est à un tableau de Zurbaran ». Un brin de mépris pour ceux qui ne sont pas du niveau où il croit se placer. Il ne manque pas une occasion de nous rappeler que nous avançons dans un monde barbare où il y aura de moins en moins de gens à qui parler, où la culture restera de plus en plus confinée dans un bunker où une élite issue d’un autre âge de la civilisation sera seule à même de l’apprécier. A lire comme il convient sans écouter d’autre musique que celle du texte, mais sans oublier qu’il a une bande originale qui est tout sauf hasardeuse : Im Abendrot de Richard Strauss, Requiem de Fauré, Offertorium pour violon et orchestre et Hommage à T.S. Eliot de Sofia Goubaïdoulina…

Par ailleurs, Richard Millet écrit des essais pamphlétaires et tient un blog qui l’est tout autant. Il y exprime à flux tendu sa vision politique et littéraire, parfois phobique et souvent violente, radicale sinon haineuse, de la décadence de l’Occident, de la lâcheté criminelle du pape, de la société du spectacle, de la médiocrité du milieu littéraire, de la veulerie touristique et en permanence de l’immigration, des droits de l’homme, de l’islam, du terrorisme etc On saura bientôt si son roman crépusculaire, l’un des plus beaux de cette rentrée, pâtira de la détestable réputation de Richard Millet. Le paradoxe voudrait que, le cas échéant, il s’en réjouisse tant cela le conforterait dans sa paranoïa de dernier des Mohicans.

Pierre Assouline le 24 août 2017

(1) La Nouvelle Dolorès