« L'après » c'est le monde post littéraire, post chrétien, post européen, le monde de l'après de tout, toujours dans l'après et sans ne plus rien être d'autre que cela : un après perpétuel incapable de fonder quoi que ce soit, que Millet vomit au travers de ces fragments tout à la fois mélancoliques et enragés et qui traduisent la sidération d'un écrivain qui, malgré le recul qu'il tente de prendre, n'échappe pas à ce sentiment d'horreur dans lequel basculent ceux-là qui comprennent les dimensions catastrophiques qu'annoncent la disparition de la langue au profit de l'horizontalité pure du « narratique », cette nouvelle langue romanesque - ou non langue - selon Millet, résonnant à mi-chemin de l'angsoc orwellien et du signal pur et simple, instance d'information aussi douée pour dire les nuances du monde que peut l'être une machine...

« Dès que l'enchantement Chrétien du Moyen-Âge eut décliné, la Renaissance nous a contraint à l'ironie » ou « l'après n'est rien d'autre que le refus de l'universalité catholique qu'on prétend remplacer par la mondialisation économique ou la panacée démocratique », écrit Millet, comme si désormais ne persistait plus qu'une parodie généralisée d'où surgit ce grand rien qu'on nous demande d'adorer à l'instar d'une nouvelle ère messianique et dont le roman contemporain tiendrait lieu de nouvel Evangile, coquille vide qui, après qu'il a contenu tous les genres, les a détruits un à un afin de réunir les conditions de sa propre disparition. En d'autres termes, si, pour Chesterton, le monde moderne est plein d'idées chrétiennes devenues folles, pour Millet c'est la littérature contemporaine qui dégénère dans le roman jadis « arche de Noé » du catholicisme, mais désormais désaxé, oublieux de sa nature profonde, et qui se construit après elle dans une universalité conçue à l'exact inverse de l'universalité catholique - « une chute qui ne sera suivie de rien. »

Déchristianisation de la littérature dans L'Incorrect, Rémi Lélian