L’Enfer n’existe pas

Deux récentes déclarations rendent sensible non pas la vérité sur notre monde mais le consensus par lequel l’inversion générale est devenue le principe de toute chose.

La première, qui émane du chef de l’Église catholique, suggère que l’Enfer n’existe pas.

Le Vatican, bien sûr, dément que le pape ait soutenu cela ; car si l’Enfer n’existait pas, Jésus ne serait, par exemple, pas descendu aux Enfers pour ressusciter le troisième jour, et le Credo ne serait plus qu’un mantra post-religieux. Le Mal n’existerait pas davantage et serait le fruit de la contingence ou d’un dérèglement psychologique – donc passible de la seule justice humaine, laquelle, en Europe, sans la peine de mort, se résume à la privation d’une liberté dont les ilotes consuméristes ne savent d’ailleurs que faire, la perpétuité, elle, n’étant qu’une hyperbole pénale.

Le Diable n’existerait pas, lui non plus, ni le Paradis, celui-ci étant possible hic et nunc, selon le prurit soixante-huitard qui se résume aujourd’hui au slogan sea, sex et cannabis, l’ensemble étant régi par les droits de la « personne humaine ». Peut-être Dieu Lui-même n’existe-t-il pas, ou bien n’est-il que l’ « horizon » fantasmatique où s’est réfugié le Père que le parti féministe et le parti homo (le même parti, en fin de compte) ont abattu pour le tolérer au plus bas de l’échelle sociale. Tel est le fond de la déclaration, réelle ou supposée, du pape dont la pensée va d’ailleurs plus au « migrants » qu’aux âmes tourmentées ou à la déchristianisation de l’Europe.

« Si Dieu n’existe pas, tout est permis ! » s’exclamait Ivan Karamazov. Formule dont l’actualisation se retrouve dans l’inculture contemporaine : si tout est permis, comme c’est le cas dans nos sociétés progressistes, éthiques et connectées, c’est en effet que Dieu n’existe pas. Reste à savoir comment on peut lire Les Frères Karamazov et la majeure partie de la littérature occidentale, aujourd’hui, les catholiques eux-mêmes, presque tous de gauche, ne rêvant que d’être débarrassés du surnaturel pour être connectés avec Dieu - à la demande.

L’autre déclaration provient d’un des chefs du Parti littéraire français, Pierre Assouline, qui, dans son blog, dit sa perplexité devant le livre publié par Angie David aux Éditions Léo Scheer : Réprouvés, bannis, infréquentable.

Assouline soutient que l’écrivain maudit n’existe pas – ou plus ; déclaration concomitante à celle du pape, et qu’on peut entendre de deux façons :

1/ S’il n’y a plus d’écrivain maudit, c’est que le Système médiatico-littéraire a dévalué la condition de maudit au profit de la seule inquisition politique, lorsque la rebellitude officielle ne récupère pas les bannis pour renforcer la dimension paradoxale ou oxymorique du simulacre et de l’imposture. L’ « enfer », lui, a disparu des bibliothèques pour devenir le nouveau paradis des librairies. Et si la Divine Comédie est surtout lue pour sa première partie, L’Enfer, c’est que le lecteur y trouve un exotisme qui l’amuse au lieu de la frapper. En fin de compte, l’Enfer serait presque un truc cool, un sport de l’extrême, et on est passé de la formule sartrienne « l’enfer, c’est les autres », au « goût des autres » – autre mantra de la sollicitude contemporaine qui nie l’existence même du Mal au profit de « déviances » dont l’arc-en-ciel est régi par un arsenal juridico-médiatique dont l’auteur de ces lignes et quelques autres savent la puissance…

Le Vatican met-il encore des livres à l’index ? Pas plus qu’il n’excommunie, sauf Mgr Lefèvre, il y a trente ans. Dans l’infinie tolérance contemporaine, si l’enfer n’existe plus, c’est qu’il a tout envahi sous la forme du nihilisme, de l’athéisme général, des superstitions psychanalytiques et politiques : ainsi l’athéiste forcené Stephen Hawking, pour qui Dieu, s’il existait, eût sans doute été une espèce de trou noir, vient-il d’être enterré dans Westminster Abbey. La boucle est bouclée.

2/ S’il n’y a plus d’écrivains maudits, c’est que ceux qui font professions d’écrire ignorent que l’Enfer, le Diable et le Mal existent. On est loin du canular de Nimier envoyant un télégramme à Mauriac, lors de la mort de Gide, en 1951 : « L’enfer n’existe pas. Tu peux te dissiper. Préviens Claudel ». La vérité est plus simple : s’il n’y a plus d’écrivains maudits, c’est qu’il n’existe plus d’écrivains, mais seulement des auteurs, c’est-à-dire des collabos de la grande falsification extrêmement surveillée et autocensurée qui persiste sous le nom de littérature.

Richard Millet, le 5 avril 2018, sur son site officiel, dans sa dernière chronique.