La note de L'Express : 16/20

C'est bien connu, tous les "profs" de lycée sont de gauche . Enfin, tous sauf un, le héros du roman iconoclaste de Bruno Lafourcade. Lui vote carrément Front national . Écrivain raté, physique de sanglier flirtant avec le quintal, peu sociable, il se retrouve nommé dans un lycée professionnel de Bordeaux . Dès qu'il pénètre dans la salle des profs, avec ses "cafés imbuvables et sa Xerox en panne ", il comprend qu'il est fait comme un rat. Et quand la proviseure lui demande de "renseigner" son dossier , cet amoureux de la langue manque de tomber en syncope.

On s'en doute, ce ne sont pas les copies des Kevin, Marlon et autres Kimberley qui vont lui remonter le moral. Florilège orthographique : gronion, magnère, nassion, prainten... Voilà pour le canevas général . Il faut bien l'avouer, tout était réuni pour produire un roman manichéen, peut-être même légèrement méprisant.

Miracle, L'Ivraie, par sa radicalité, regorge de scènes justes , cruelles, dérangeantes. On peut le lire comme un anti- Entre les murs, le roman de François Bégaudeau, dont l'adaptation au cinéma avait obtenu la Palme d'or à Cannes . La langue fluide et classique de Lafourcade parvient même à intégrer les tics de langage de l'époque sans tomber dans la caricature type Les Inconnus.

Evidemment, derrière la nostalgie des temps anciens et la mélancolie des petits cafés bordelais , le propos est parfois rude. Et pas toujours totalement nouveau : ses tirades contre les skaters rappellent Philippe Muray, ses attaques contre la critique du Monde Josyane Savigneau arrivent un quart de siècle après celles de Jean-Edern Hallier, et sa déploration de l'avachissement général a les accents d'un Renaud Camus . Des références qui situent bien le background intellectuel de Lafourcade. Mais on le sait depuis Gide : on ne fait pas de bonne littérature avec des bons grains.

Jérôme DUPUIS le 2 novembre 2018.