Bruno CHAOUAT, professeur de littérature à l'université du Minnesota est l'auteur de ''L'Homme trans'' : variations sur un préfixe, 33e titre de la collection Variations aux Éditions Léo Scheer. LE POINT.fr fait paraître aujourd'hui cette tribune dans laquelle il interroge les rapports entre littérature et idéologie en observant l'évolution des écrits de Renaud CAMUS.

La littérature, c'est le grand remplacement du monde.

Le professeur de littérature, Bruno CHAOUAT pointe les risques du passage de l'écrit littéraire à l'écrit idéologique. La preuve par Renaud Camus.

On se souvient de l'affaire Renaud Camus, voilà presque deux décennies. Dans son journal, l'écrivain et diariste évoquait la difficulté pour la seconde génération d'immigrants juifs de ressentir la culture française comme les Français d'origine française de plusieurs générations. Il mentionnait également l'immigration de masse et les excès d'une hospitalité française contrainte de s'adapter aux mœurs de ses immigrants plutôt que l'inverse.

Pris à partie dans la presse, Renaud Camus répondit alors dans un long essai, intitulé Du sens (POL, 2002).

Du sens opérait un détournement idéologique d'un dialogue de Platon, Le Cratyle, réflexion sur la nature du langage où Platon opposait Cratyle à Hermogène. Alors que, pour Cratyle, le langage se trouve dans un rapport organique ou naturel avec le monde, pour Hermogène, le langage est convention, usage.

Renaud Camus s'identifiait à Cratyle : pour lui, les mots « France », « français » correspondent à une réalité naturelle, physique, et non légale. D'une manière pseudo-savante, Camus ne faisait que reprendre la distinction maurrassienne entre pays réel et pays légal. Le juif ou le Français d'origine arabe ou polonaise, notamment, ne sauraient être tout à fait français. C'est un Français de papier, non de chair.

Pour comprendre le développement de l'idéologie du « grand remplacement », il faut donc remonter à l'époque de l'affaire Renaud Camus et aux années 2000. Après l'affaire, Camus devint de plus en plus rigide. Il se figea dans son « cratylisme » et fonda le parti dit de l'In-nocence.

Ceux qui ont suivi l'évolution de ce parti connaissent la suite : ce fut une succession d'ouvrages de moins en moins littéraires et de plus en plus politiques. Une suite de livres de propagande dont le dernier en date s'intitule, en anglais pour toucher une plus grande audience, You Will Not Replace Us. Inutile de rappeler que « Vous ne nous remplacerez pas » fut tout récemment le slogan des néonazis de Charlottesville.

Cette histoire nous invite à penser aux dangers que représente le passage du régime littéraire d'écriture au régime idéologique. S'il est extrêmement difficile d'indiquer une continuité entre le mot et l'action dans le régime littéraire d'écriture, si l'écriture littéraire ne se laisse jamais réduire à une prescription ou à une injonction à agir, il en va tout autrement du régime idéologique. En abandonnant la littérature, Renaud Camus a pris le risque d'être complice de la terreur, notamment celle qui a frappé la mosquée de Christchurch en Nouvelle-Zélande.

Que le terroriste ait intitulé son manifeste The Great Replacement serait risible si ce n'était tragique : en effet, qu'un Blanc d'origine européenne ne puisse considérer que le « remplaçant », c'est lui, et les «remplacés», les indigènes de Nouvelle-Zélande en dit long sur l'impasse du « cratylisme » appliqué aux sociétés humaines. L'homme, disait Emmanuel Levinas, n'est pas un arbre. Et le poète René Char : « Je n'appartiens pas. » L'homme ne remplace pas, il se déplace. En se déplaçant, il lui arrive de déplacer l'autre homme, pour le meilleur et pour le pire.

Renaud Camus a beau se raconter que son cratylisme idéologique reste de la littérature, il semble au contraire qu'il l'ait définitivement trahie. La littérature ne peut pas être cratylienne au sens idéologique que lui donne Camus. Si elle nomme le monde, la littérature, endeuillée, en marque aussi la perte ou l'absence. Pour ainsi dire, elle se substitue au monde. La littérature, c'est le grand remplacement du monde.

Bruno CHAOUAT le 18 mars 2019