Diacritik publie le jour de la parution du nouveau roman de Thomas A. Ravier, Apollon dans la poussière, le grand entretien que lui a consacré Arnaud Jamin.

« L’année dernière son essai chez Léo Scheer Sans le baroque, la musique serait une erreur annonçait la couleur d’un amour sans limites pour cette forme particulière de pulsion de vie dans les arts dont il est le digne héritier. Son nouveau roman Apollon dans la poussière, toujours chez Léo Scheer se lit sans lever les yeux, la puissance des personnages fixant le lecteur au texte et le doute imposant partout le désir. Le genre de texte qui avance et qu’on ne peut laisser.

Une intrigue, une enquête, de l’action. Apollon dans la poussière peut apparaître comme un polar sous influence cinématographique. Êtes-vous parti de cette forme particulière de récit pour l’écriture de votre texte ?

Dès la genèse du livre, j’ai décidé de laisser intervenir dans le processus d’écriture ma cinéphilie. Jusqu’ici, j’avais toujours pensé que l’influence du cinéma ne pouvait qu’être préjudiciable au roman. Pour preuve, les romanciers contemporains, qui baignent dans le visuel. J’entends par visuel un rapport à la vérité à la fois trop cru et trop mou. La littérature entretient un rapport à l’invisible, donc à la révélation, alors que le cinéma, a priori, est rivé à la question de la représentation. Plutôt qu’un polar, ou même qu’un polar méridional, je dirais qu’Apollon dans la poussière est un livre nocturne. La nuit libère un certain nombre d’images, et finalement tout un refoulé plastique, comme dans les rêves. Je dois dire que j’ai été profondément marqué par le geste de Yannick Haenel que je lis depuis des années avec beaucoup d’intérêt. Haenel a entièrement renouvelé l’usage de la vidéothèque. Avec Tiens ferme ta couronne, il m’a réconcilié avec des films… que je n’ai jamais vus ! Cette nouvelle intelligence de la vidéothèque en action m’a sans doute encouragé à dépasser ma méfiance initiale. Mais c’est aussi une influence plus « scénographique » que je dois à une cinéphilie de jeunesse issue de cette culture des Cahiers du cinéma qui fut la mienne, avec le dogmatisme que cela suppose, à un moment où je voulais être cinéaste.

J’ai écrit sur Hitchcock, mais aussi sur la période américaine géniale de Fritz Lang, de même que sur l’œuvre de Robert Bresson qui a sauvé le cinéma (L’œil du prince, Gallimard 2008). Tous ces films pourtant si dissemblables ont en commun une construction narrative qui s’élabore généralement autour d’un objet autant que d’un personnage principal. C’est le procédé dit par Hitchcock du « MacGuffin » : on suit la circulation d’un objet clef, circulant de main en main. Voilà une des premières idées de mon livre : créer un récit à partir d’un objet aussi ambigu et sulfureux que possible, un objet au pouvoir maléfique, en l’occurrence une bague. Cette bague, c’est une topaze dont on va découvrir qu’elle aurait supposément appartenu à Marguerite Duras. Laure Adler l’a raconté dans sa magistrale biographie : Duras aurait donné une topaze à un chef de la Gestapo, dans le but de faire libérer Robert Antelme des camps. Avant de se donner elle-même, soit dit en passant. Sacré pacte faustien ! Justement, la puissance de la littérature par rapport au cinéma tient selon moi à tout ce qui peut être formulé sur le sujet féminin. Le cinéma a un cahier des charges publicitaire. Il relaie en cela les magazines, la publicité… Il travaille à véhiculer un mensonge de masse sur ce qu’est la substance féminine. Qu’on ne s’y trompe pas, de Godard à Lynch l’idolâtrie fonctionne à plein régime. En imaginant le personnage de la chanteuse lyrique, j’avais dans l’idée de jouer avec l’inconscient cinéphilique du lecteur. J’ai prénommé ma cantatrice Madeleine, évidemment en référence à Hitchcock et au personnage de Vertigo. Mais si mon livre entend exploiter la mémoire du cinéma, il entend aussi montrer les limites de cette imagerie féminine. Ce qui manque au cinéma, c’est évidemment une pensée de la voix humaine, une voix dont le seul enregistrement mécanique ne suffit pas. L’intériorité de la voix, c’est autre chose. Faute de faire entendre cette intériorité, on en reste encore une fois à une simple question de représentation.

Mon roman est donc délibérément construit autour d’une impasse : Madeleine a perdu sa voix après un accident ; mais Apollon aidant, elle va retrouver son chant. Les Dieux vont la porter plus loin que ce que produit le seul charme vénéneux de la cinéphilie. C’est polémique. J’avoue, je touche à l’idole ! Une grande faute du point de vue de la religiosité du spectacle, non ? Trouvez- moi, depuis Sollers, un écrivain, aujourd’hui, capable de voir non pas l’enfer mais l’envers des femmes ? Non seulement, entre les hommes et les femmes, il s’agit, comme j’aime à le dire, d’une guerre de religion, mais aussi, d’une certaine façon, d’une guerre grammaticale ! Et tant mieux. Nier ce clivage, ou l’affadir à l’échelle d’une civilisation, c’est s’en prendre au langage lui-même, qui vit de cette tension interne. Sur cette question, c’est peu de dire que les écrivains du 21e siècle – et particulièrement les écrivains français – sont d’une timidité confondante. Haenel, par exemple, que j’admire infiniment comme artiste, a la sagesse de se cantonner à cette dimension du sacré féminin. Les déesses s’imposent, le matriarcat n’est pas inquiété. Dans son livre sur le Caravage, il s’identifie au geste criminel, pour ne pas dire castrateur, de Judith, c’est étonnant. Ce n’est pas ma position. Autant je suis terriblement attentif à la présence des déesses, autant je ne crois pas que seule une femme puisse encore nous sauver, pour le dire ironiquement. Haenel a choisi de s’éloigner au maximum de la position sollersienne, à savoir que le monde appartient aux femmes, c’est-à-dire à la mort. Ça explique du reste son succès, suspect, compte tenu de la beauté de son œuvre et du mauvais goût de la réception critique. A l’opposé du spectre, vous avez Houellebecq qui du tréfonds de son nihilisme donne dans la misogynie organique. Sinistre ! Je prétends que la littérature offre, dans ce domaine, des possibilités autrement pénétrantes. Et autrement riches.

Avec Apollon dans la poussière, j’ai tenté de disséquer sur un mode comique la femme française et son ADN « durassien ». Duras, pour une Française, c’est une malédiction qui se transmet de mère en fille ! Pour autant, dans mon esprit, le roman doit s’imposer comme un espace privilégié de la véritable émancipation féminine (et non celle programmée par le magazine universel). A savoir l’expression d’une jouissance inconditionnelle. Ni fée, ni sorcière ! Voilà un slogan intéressant, non ? »

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