M. Patrice Lestrohan, du Canard enchaîné, estime que je ne suis pas assez cruel. Je suis flatté que M. Lestrohan s'intéresse à moi. Je n'imaginais pas, jusqu'à ce jour, qu'un honneur si démesuré p?t m'être accordé. Pensez donc : M. Lestrohan ! Tant de lumière jetée sur ma chétive personne, j'en suis abasourdi. Aussi m'efforcerai-je désormais, avec l'ardeur du néophyte, de suivre les leçons qu'une telle autorité consent à me donner. Je ne sais si je parviendrai, du premier coup, à la cruauté sans mélange dont M. Lestrohan, ce nouveau Juvénal, rêve pour moi. Je vais du moins commencer par dire la vérité, que certains esprits supportent mal, m'a-t-on dit.
Voici l'affaire. Le Canard enchaîné a chargé mon illustre mentor d'un compte rendu de L'Aube le soir ou la nuit, le livre de Yasmina Reza dont vous avez peut-être entendu parler. Il y est question de Sarkozy. Le Canard enchaîné n'aime pas Sarkozy. Sinon, il ne serait pas Le Canard enchaîné. Donc, M. Lestrohan n'aime pas L'Aube le soir ou la nuit. Sinon, il ne pourrait pas écrire dans Le Canard enchaîné. Je vous laisse juges de la forme que prend sa vindicte, qui se trouve dans l'édition de ce jour du vénérable hebdomadaire. On pourrait la résumer d'une formule : « Yasmina Reza est vaniteuse, c'est mal. » Car la vanité est un vilain défaut, dont par bonheur très peu d'écrivains et de journalistes sont atteints. Or, moins vigilant, moins intransigeant, moins soucieux de la bonne moralité des lettres françaises, j'ai oublié, dans l'entretien que nous avons eu ensemble, d'en faire reproche à Yasmina Reza. Pis : j'ai avoué que j'aimais ses livres, ce qui l'a sans doute encouragée dans cette voie de perdition. C'est tout de même ballot. J'aurais d? comprendre que le seul motif légitime pour demander un entretien à un écrivain est de détester son travail. M. Lestrohan sait, lui, qu'il y a de la complaisance à aimer un livre. Il ne semble pas loin de penser que le simple fait de lire un livre, ou une revue, est déjà suspect, si j'en juge par sa manière de me citer.
Car il me cite. J'en tremble encore. D'autant qu'il le fait avec une mauvaise foi et un aplomb dans le mensonge qui laissent pantois. Il rapporte d'entrée ce que Yasmina Reza me dit de L'Aube le soir ou la nuit : ce livre « contient la quintessence de ce qu'est ' et non 'de ce qui est' : le canard a perdu ses lunettes ' pour moi l'observation sociale et intellectuelle ». Il poursuit : cette phrase est « extraite d'une interview-fleuve (soixante pages ' en réalité soixante-cinq : le canard a cassé son boulier) que Yasmina a accordé à La Revue littéraire. L'analyse détaillée des ?uvres et des personnages captivera s?urement les fans ' merci : le canard est juste et impartial ' ; très rezaïste, le ton général reste cependant à l'aune de ce qu'on vient de mentionner. Autre exemple : 'La première pièce que vous avez écrite est d'une maîtrise, d'une virtuosité étonnantes' ' phrase que j'assumerais volontiers si je l'avais écrite ainsi, mais il n'en est rien : le canard pourra se reporter à la revue ; il aurait d'ailleurs eu profit à le faire plus tôt, comme nous allons le voir ', juge, avec une cruauté de Hun affamé, l'intervieweur, Florent Georgesco ' quelle joie ! quel bonheur ! que le canard est bon ! « Hun affamé » ! je peux mourir en paix, ma gloire est faite. Yasmina : 'Je suis tout à fait d'accord'â?¦ » La démonstration est imparable : je passe mon temps à flagorner Yasmina Reza, qui passe son temps à approuver mes odieuses flatteries. Sauf que tout cela est entièrement bidon. La Revue littéraire n?32, p. 153 :
« F. G. : Ce qui me frappe, et a frappé tout le monde à l'époque, c'est que (Conversations après un enterrement) est vraiment la première pièce que vous ayez écrite, et qu'elle est d'une maîtrise, d'une virtuosité étonnantes. Vous faites preuve de beaucoup de métier, pour une débutante. Je ne suis pas loin de penser que vous en avez même trop.
Y. R. : Je suis tout à fait d'accord. C'est ce dont je me suis aperçu l'année dernière, et une des raisons pour lesquelles je ne l'aimais pas tellement au départ. Je sens bien qu'elle est un peu trop classique, que sa facture est proprette. »
Voyez comme on procède quand on veut faire dire blanc à qui dit noir, ça pourra vous servir un jour. Il est parfaitement vrai que Reza m'a répondu « je suis tout à fait d'accord », mais cette réponse signifiait le contraire exact de ce que M. Lestrohan lui fait dire, puisqu'il a omis de signaler mes réserves. Je ne peux, en tant qu'admirateur fanatique de la virtuosité, que m'incliner. Tant pis pour la rigueur journalistique, pour cette déontologie dont ces gens se montrent généralement si entichés, et tant pis pour l'honnêteté. M. Lestrohan et Le Canard enchaîné naviguent dans de trop hautes sphères (rendez-vous compte : ils font des calembours depuis 1915) pour s'en préoccuper. Ce genre de souci est bon pour la valetaille, pour les petites gens croupis dans leur admiration servile, tels que moi. Je n'ai qu'un avantage sur eux : je sais lire.