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mardi 14 février 2017

2402. "LE METRO" de Luka Novak, par Thierry Voisin, dans TELERAMA.

Dans la rubrique "Lu et approuvé", de Télérama Sortir, le 8 février 2017, Thierry Voisin parle du Métro de Luka Novak:

"Le métro parisien est structuré comme un roman de Flaubert, où le hasard est aboli. Son odeur est un véritable paradis artificiel, à la manière de Baudelaire. Et ses lignes tissent, comme un inconscient, les rêves urbains des Parisiens. Dans son ouvrage, aussi surprenant qu'original, Luka Novak, enfant de la station Passy, brosse un drôle de portrait de notre métro. Il le compare à ceux de New York, Londres ou Tokyo, révélant finalement que, tout en assurant les fondements de la vie sociale de la capitale française, il lui a permis d'entrer dans la modernité. Sans métro, moins illusoire que le bus, Paris serait resté un simple village et les voyageurs condamnés au hasard."

lundi 6 février 2017

2401. "LE METRO", de Luka Novak, par Jacques Munier, sur FRANCE CULTURE.

Intitulé « Si vous êtes pauvres, vous êtes morts », le rapport montre que « la police prend systématiquement pour cibles des personnes en général pauvres et sans défense » et « fabrique des preuves, dévalise les victimes et rédige des rapports d’incidents mensongers ». Depuis que le président Rodrigo Duterte est arrivé au pouvoir, « plus de 7 000 personnes ont été tuées dans le cadre de la lutte contre le trafic de drogue ». Il est plus rentable de tirer que d’interpeller, puisqu’une prime est alors accordée aux policiers et pas en cas d’arrestation. Ce mode de règlement par la violence extrême du problème de la délinquance est au cœur de la dernière livraison de la revue L’Homme. Du Brésil au Pakistan, en passant par les États Unis ou la gestion des sans-papiers sur notre sol, le dossier étudie les diverses formes de ce qu’on désigne sous le terme ambigu de « pacification », héritage d’un mode colonial de résolution des conflits. Dans le ghetto portoricain de Philadelphie, Philippe Bourgois et Laurie Hart ont enquêté sur la paradoxale « Pax narcotica » du marché de la drogue. Un « terrain miné » s’il en est, puisque l’anthropologue a eu les côtes fracturées en se faisant plaquer au sol, menotter et frapper lors d’un raid de routine de la brigade des stups, qui l’avait pris pour un toxicomane blanc alors qu’il menait un entretien ethnographique avec trois revendeurs au coin d’une rue. Dans ces quartiers paupérisés, le démantèlement de l’État social sous l’effet du néolibéralisme a eu pour corollaire un investissement massif dans la répression : « la police opère comme si elle était une force d’invasion coloniale et ne cherche pas à établir de contact social avec les habitants ». Mais son incompétence et le taux particulièrement élevé d’arrestations injustifiées fait de Philadelphie la ville américaine dont le taux de condamnations pour crime après arrestation est le plus bas. Cela dit, la politique de « tolérance zéro » a considérablement aggravé l’importance des peines pour la détention ou la revente de petites quantités de drogue, considérées comme un crime comparable à un meurtre, passible de 15 ans d’emprisonnement, voire de la perpétuité, ce qui a fait exploser la population carcérale aux États Unis. Les anthropologues mettent en évidence le système économique qui s’est constitué sur les ruines de l’État social, le transfert des ressources vers les personnels de police et de sécurité, ou les secteurs des urgences médicales et des services psychiatriques chargés de traiter l’addiction, sur laquelle peut prospérer l’industrie pharmaceutique en générant son propre marché de l’addiction : « dans les années 2010, les overdoses dues aux médicaments opioïdes ont dépassé celles dues à la consommation illégale d’héroïne ». Sans compter le juteux marché des prestataires privés des établissements pénitentiaires, dont les associations des droits de l’homme ont constamment dénoncé, par exemple, les marges exorbitantes dégagées par la surfacturation des télécoms ou des transferts d’argent.

Peut-on alors vraiment parler de pacification urbaine ?

Comme le montrent Michel Agier et Martin Lamotte en rappelant l’origine coloniale du terme, « la pacification est un processus de conquête sans fin ». Mais tout le paradoxe et l’intérêt de l’enquête de Philippe Bourgois et Laurie Hart c’est de mettre en valeur sur le terrain des trafiquants, à l’opposé de cette guerre asymétrique, une économie morale de relations clientélistes : « tout en recourant à la violence armée pour défendre leur territoire, les patrons locaux de la drogue doivent simultanément renvoyer l’image de figures généreuses et pacificatrices pour éviter que les habitants ne les dénoncent à la police ». Cela va de la discipline imposée à leurs troupes à la redistribution des ressources, pour aider à payer un loyer, offrir des barbecues géants au moment des fêtes, ou installer une piscine gonflable pour les gamins du quartier.

Les phénomènes de ségrégation et de ghettoïsation peuvent être accentués par les infrastructures

C’est le cas de cette autoroute urbaine construite dans les années 60 au beau milieu du Bronx et qui contribua à faire d’un quartier relativement calme un territoire relégué. « Au lieu d’être relié à Manhattan et aux autres quartiers par la construction d’un réseau de métro supplémentaire, le Bronx fut isolé par cette autoroute », souligne Luka Novak dans une ode au métro parisien, qui selon lui réalise tout le contraire : le brassage des populations. Le Métro, inconscient urbain, publié aux Éditions Léo Scheer, est un réjouissant petit livre à la gloire du métropolitain, et dont le lyrisme peut confiner à la sensualité. « La station Passy a quelque chose d’érotique à l’état latent. La sortie de la rame de la bouche moite et la vue sur la tour dressée recèlent une charge puissante qui a séduit bien des cinéastes ». C’est qu’à Paris, « le libertinage est à portée de métro », comme l’affirme le mensuel Soixante-quinze, preuve à l’appui. J’ai ainsi découvert qu’il y a différentes nuances d’échangisme, comme le mélangisme ou le côte-à-côtisme…

Jacques Munier, Le Journal des idées, France Culture, 1er février 2017.

samedi 4 février 2017

2400. "LE METRO", de Luka Novak, par Thibaut Sardier, dans LE MONDE DES LIVRES.

Deux libres déambulations dans la capitale, l'une effectuée par l'urbaniste Claude Eveno, l'autre par le slovène Luka Novak.

Dans les années 1950, Guy Debord (1931-1994) réalisa dans Paris des expériences de "psychogéographie". Il s'agissait de parcourir la capitale dans une logique de "parfaite insoumission aux sollicitations habituelles" voulues par les urbanistes. Il en tira des cartes reconstituant la ville sous la forme d'un archipel de quartiers appréciés pour leur ambiance. Celle-ci était ainsi restructurée non pas selon des axes haussmaniens, mais d'après une perception individuelle.

La démarche a inspiré de nombreux ouvrages. Dans L'Invention de Paris (Seuil, 2002), Eric Hazan proposait une psychogéographie des limites séparant les quartiers de la capitale. Avec Revoir Paris, c'est au tour de l'urbaniste Claude Eveno de s'approprier le concept de façon rigoureuse, c'est-à-dire personnelle et libre. "Je n'aime pas la place Vendôme, je crois même que je la déteste", écrit-il en ouverture de ce carnet de quinze voyages, donnant ainsi à comprendre son titre. Revoir la capitale française, c'est d'abord un exercice de lucidité face aux discours qui célèbrent sa grandeur avec un respect trop prononcé du patrimoine et une admiration béate des grands chantiers. C'est aussi retrouver l'espace parcouru et vécu depuis l'enfance, dans les années 1950, entre la plaine Monceau et Asnières.

On ne s'étonnera donc pas de voir le parcours souvent déterminé par la fuite. Le marcheur se refuse à traverser l'île Saint-Louis ou la rue Saint-André-des-Arts, non conformes aux souvenirs, abandonnées aux riches et aux touristes en short. Il s'agace dans les lieux qui continuent à célébrer des républicains colonisateurs comme Gallieni et Lyautey, chacun avec sa statue aux abords des Invalides. Enfin, ses traits les plus rudes visent "l'architecture hors sol" des zones d'aménagement concerté - celle de Clichy-Batignollles en prend pour son grade - bâties pour être admirées plus que véritablement habitées.

Au fil des détours, le récit conduit à des instants de grâce. On est convié par exemple à un voyage de quatre jours dans le seul jardin du Luxembourg. La ville actuelle est alors magnifiée par les références au passé, dans un ensemble très documenté qui met en bonne place Eugène Atget et Jacques Prévert.

Une perspective freudienne.

Grand connaisseur de Paris, Eveno oublie toutefois son célèbre métro. On remédiera à cet oubli avec le petit livre de l'écrivain slovène Luka Novak. Le Métro, inconscient urbain. S'il fait un peu la psychogéographie des tunnels, racontant les trajets d'un enfant des années 1970 sensible aux odeurs du caoutchouc, il adopte surtout une perceptive freudienne. A travers une comparaison avec Londres ou New York, il montre que l'inconscient parisien se niche dans les profondeurs de ce réseau - le plus ramifié du monde et qui dessert tous les quartiers. Le métro serait ainsi à la fois démocratique et bourgeois, ce que suggère la concomitance entre le développement du Paris souterrain et les aménagements d'Haussman. Une façon peut-être d'expliquer que Claude Eveno, chantre d'un Paris populaire, ne s'y engouffre pas.

Au travers de ces deux livres, et à l'heure du Grand Paris qui dilue la ville dans l'urbain, on se rappelle le vers de Baudelaire: "La forme d'une ville/ Change plus vite, hélas! que le coeur d'un mortel". Pourtant, impossible de dire si ces textes expriment simplement le spleen d'une génération qui devra se résoudre à perdre la ville telle qu'elle l'a connue, ou s'il s'agit de l'observation impuissante d'une cité qui se meurt: Paris a pour elle mille qualités, mais pas l'éternité.

Thibaut Sardier, Le Monde des Livres, 3 février 2017.

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