Éric Chauvier : "Si l'enfant ne réagit pas". Allia. 126 pages. 6,10 euros

L'anthropologue de formation honore, nous dit-il, la commande du directeur d'un institut de placement familial. Ce dernier souhaite en effet « perturber les habitudes des salariés de l'institution, des éducateurs et des psychologues » par les « observations » de l'auteur « en leur imposant le langage d'un néophyte ». Immergé dans cet univers inconnu, Éric Chauvier, aidé d'un magnétophone numérique, brosse le portrait d'adolescents en rupture et se livre à une analyse de leurs comportements et de leurs propos, tentant de saisir l'essence des conflits qui se nouent, à travers et malgré un langage et des enjeux d'une extrême pauvreté. Mais que reste-t-il lorsqu'on sort des insultes et des clopes ? É quoi se rattacher pour pénétrer la véritable signification d'une sourde révolte ? É la voix et à ses inflexions, qu'il convient de scruter sans rel?che.

Avant d'atteindre cette étape, l'observateur doit s'intégrer au groupe. Éric Chauvier nous montre à quel point il est difficile de se positionner au sein d'une entité sans que cette présence nouvelle n'en transforme l'évolution naturelle, ne la réduise à une « simulation de vie » : « Vivre au quotidien, c'est être dans la 'vraie vie', au moyen d'expériences pleinement vécues. Étre observé revient au contraire à évoluer dans une sorte de 'laboratoire', n'éprouvant pas les situations pour ce qu'elles sont, mais pour ce que l'observateur en fera. » Ainsi, l'immersion requiert une habileté que l'auteur devra déployer avec beaucoup de professionnalisme.

Pourtant, rien n'est acquis. Le protocole, l'ordre de mission, le statut, tout concourt à légitimer la présence de l'observateur au sein du groupe, mais cela ne l'exonère pas pour autant « d'être comme tout le monde (â?¦) en assumant et dissimulant le poids de sa posture ». De là jaillissent des situations et des réflexions restituées avec humour. Éric Chauvier s'appréhende lui-même avec la distance qu'il réserve aux jeunes adolescents du centre. L'analyse de l'instance observatrice par elle-même est nimbée d'une élégante ironie ; l'euphorie des premiers instants, les formules qui se profilent et les promesses d'articles brillants sont retranscrites avec une savoureuse clairvoyance.

Très rapidement pourtant, le malaise et la nausée s'installent face à l'une des pensionnaires, Joy. Échouée au centre après une enfance broyée, une adolescence erratique, absente, égarée, cette jeune fille plonge l'auteur dans un « tumulte interne et exclusif ». Elle réveille en lui quelque chose de profondément intime. C'est à travers les gestes, les regards et les inflexions de la voix de Joy que l'auteur tente de noter l'inexprimable.

L'entreprise littéraire d'Éric Chauvier prend ainsi corps au c?ur de l'?uvre ; en scrutant Joy, mais aussi les films de Carpenter, les Sex Pistols, les tours lexicalisés, Tarkovski, Goffman, Harvey Sacks, en observant ce magma hétérogène, il fait resurgir sa vérité. Il offre à son passé une lecture claire et lumineuse. Spécialisé dans le malaise de la communication et la fin du langage, ayant pris pour sujet de thèse sa propre famille, l'auteur découvre à travers une simple commande et dans le comportement d'une enfant paumée les clefs de sa propre identité.

La plume d'Éric Chauvier confère un lyrisme singulier à l'introspection : si Joy considère la vie au centre comme une imposture, un univers de carton-p?te, l'auteur en détecte le froid dédain de la jeune fille dans ses inflexions ' plus que dans les propos eux-mêmes. Il en fait alors une représentation allégorique de son propre rapport au langage, à travers et malgré lui. Derrière, « il y a des blessures plus profondes ».

Jean-Baptiste Scieux