Accueil
Actualité
Catalogue
A paraître
Blog des ELS La Revue Littéraire



vendredi 27 septembre 2013

2119. Nouvelle Revue Littéraire : FABER. Le Destructeur, de Tristan Garcia par Angie David

Tristan Garcia, FABER Le Destructeur

Il ne m'a pas fallu plus de trois jours pour lire, avec avidité, le nouveau roman de Tristan Garcia, Faber. Le Destructeur, qui porte le nom de son héros. Je ne l'ai pas seulement dévoré parce qu'il est construit comme un thriller ' l'auteur est un amateur de littérature de genre, en particulier de SF ' ou parce que l'écriture, aux forts accents proustiens, est aussi vive que précise, mais aussi parce qu'il évoque ma génération, celle des années 90. J'ai trois ans de plus que Tristan Garcia et les trois personnages principaux, Faber, Basile et Madeleine ' tous nés en 1981 ', mais je venais de passer le bac quand, à l'automne 1995, ont commencé les mouvements sociaux qui ont embrasé les lycées français, et ont représenté pour Faber son chant du cygne. J'ai écouté les mêmes disques de post-punk, new-wave, rock alternatif et grunge, et j'ai également découvert et aimé un peu plus tard le hip-hop, bien que j'aies écouté davantage de techno minimale et me suis lancée à corps perdu dans les raves démentes qu'on organisait à l'époque. Je n'étais pas aussi politisée que Faber, mais je me sentais, comme tous mes amis, proche des idées révolutionnaires ' qui n'arborait pas, dépassant du sac-besace acheté au surplus militaire, le Monde libertaire ?

On a tous connu un Faber : le mec le plus beau du bahut, le plus brillant, le plus engagé, l'allié des déclassés, celui qui dresse un pont entre les petits-bourgeois en mal de sensations fortes et les cailles qui n'attendent qu'un élément déclencheur pour mettre le bronx. Mais ce qui pourrait ressembler à un teen-novel sur le thème de la rivalité ou de la réunion des souffre-douleur et des gens les plus populaires du lycée se déplace immédiatement du côté du roman métaphysique. Je ne connais rien à la philosophie, et je ne me risquerais pas à analyser les données théoriques qui sous-tendent le livre, mais je peux en faire une lecture strictement littéraire, et prendre plaisir à me confronter à des interrogations bien plus qu'à la confirmation de ce que je pensais déjà. Faber révèle à quel point ma génération a eu maille à partir avec la médiocrité. Croyant partager les aspirations révolutionnaires de la génération précédente, elle n'a fait que courber l'échine devant un avenir décevant : devenir adulte, c'est-à-dire « normal », abandonner la beauté négligée de la jeunesse, chercher un travail qu'on ne trouve pas, acheter une maison à crédit sur 30 ans, se lover déjà dans un petit coin de sa propre tombe. La singularité éclatante de Faber, à une époque où les résidus de valeurs idéologiques ordonnaient encore un peu les rapports sociaux, avant que la nouvelle génération, totalement étrangère à ces considérations, brandisse, en guise de riposte, le plus grand désordre possible, était là pour rappeler à ceux qui l'entouraient qu'ils n'en auront jamais été que le pâle reflet.

Lire la suite

2116. Nouvelle Revue Littéraire. Faber. Le Destructeur, de Tristan Garcia par Léo Scheer

Le nouveau nouveau roman de Tristan Garcia s'appelle Faber le destructeur, comme Jacques le fataliste ou Thomas l'obscur. Sous la plume d'un de nos plus brillants jeunes philosophes, ce titre intrigue. Il y a un paradoxe entre le nom, le mot latin Faber, qui évoque la "construction" et le surnom qui signifie "la destruction". Il fut adopté par Mr et Mme Faber qui ont gardé le prénom de cet enfant de la DDASS d'origine algérienne, Mehdi. Le personnage fait penser à quelques figures contemporaines, d'un côté à Julien Coupat et de l'autre à Mehdi Belhaj Kacem. Mais aussi, parfois, à David Nebreda, avec ses scarifications et sa terrible phrase : "Je me transformerai en l'un d'entre vous et je le détruirai".

É l'école, Faber fascine les élèves de sa classe et devient l'idole de Basile Lamaison, et de Madeleine Olsen. Cette dernière pourrait bien avoir pour père "génétique" l'amant de sa mère, un certain Hersent, élu régulièrement maire de la ville où l'action se déroule, Mornay (on pense à mort-né, comme Madeleine fait penser à Marie-Madeleine et Basile à la maison). Madeleine se souvient : « Le nom qui revenait le plus souvent était celui du maire. Mais Faber évoquait parfois la possibilité de détruire la ville entière, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un cratère fumant en lieu et place de cette cité de merde. Hersent, c'était le trou du cul de Mornay. Mornay, le trou du cul de la France. Et la France, le trou du cul du monde. »

Lire la suite

jeudi 5 septembre 2013

2111. Nouvelle Revue Littéraire : L'invention de nos vies de Karine Tuil par Angie David

Karine Tuil, L'invention de nos vies, Grasset, 495 p., 20, 90â?¬.

Dans la tradition du roman social à la française, les personnages de Karine Tuil sont animés par l'ambition de réussir, mais la méthode qu'ils utilisent pour y parvenir est résolument contemporaine : la mystification.

Samir Tahar, lorsqu'il était étudiant en droit, s'est lié d'amitié avec un couple, Samuel et Nina. Jeune homme tourmenté, à l'histoire familiale compliquée, Samuel avait depuis longtemps renié ses origines juives et ne trouvait de sens à sa vie que dans la compagnie de Nina, qui, avec son physique spectaculaire, était un trophée (transférentiel) que les deux hommes se disputaient. Complexé par son identité arabe, son appartenance à la classe des défavorisés ' il n'a pas connu son père, vivait dans un HLM avec sa mère, femme de ménage, et son demi-frère, François, né d'une liaison ancillaire ' qui ont maintenu fermées toutes les portes, Samir, après que Nina a finalement décidé de rester avec Samuel, a alors refait sa vie ailleurs, à New York, où il est devenu un avocat star. Quand L'Invention de nos vies, roman foisonnant, ultra-détaillé, à la manière des bibles que rédigent les scénaristes de séries télévisées aux Etats-Unis, commence, Samir, qui se fait appeler Sam, est ce célèbre avocat new-yorkais, mais quelque chose cloche : il a épousé l'une des it-girls les plus en vue de la ville, la fille du richissime Rahm Berg, et il est juif.

A Paris, au même moment ' le récit alterne entre le point de vue des deux « Sam » ', Samuel croupit avec Nina dans un sordide appartement de banlieue. Il est fauché et n'a jamais rien réussi, même pas à achever la rédaction du roman qu'il a en lui, et qui l'écrase autant qu'il lui permet de s'accrocher à un rêve, un projet. Un soir comme un autre, il regarde avec sa femme la télévision, et là, à la faveur d'une affaire judiciaire hautement médiatique, ils voient leur ancien ami, sûr de lui, élégant, qui s'exprime dans un anglais parfait. Comme il est d'usage aujourd'hui, ils se précipitent ensuite sur Internet pour le « googliser ». Il ne leur faut pas longtemps pour découvrir que Samir s'est attribué l'histoire de Samuel, et qu'il a fondé son existence sur un mensonge aussi excessif que celui qui a conduit Jean-Claude Romand à massacrer toute sa famille. Le point de bascule est, là-aussi, cette brèche qui s'ouvre dans le mensonge : jusqu'où ira notre Rastignac façon Rocancourt pour empêcher que la vérité éclate au grand jour ? Le problème est que la réalité étant la seule chose qui existe, il est impossible d'arrêter son dévoilement.

Lire la suite

vendredi 23 août 2013

2108. Nouvelle Revue Littéraire : Moment d'un couple de Nelly Alard par Léo Scheer

Nous poursuivons ici la mise en ligne de billets portant sur des romans de la rentrée d'automne 2013 écrits par des auteurs ou des éditeurs de la maison d'édition et qui préfigurent ce que sera le numéro spécial annuel de la nouvelle Revue Littéraire.

MOMENT D'UN COUPLE de NELLY ALARD

par Léo Scheer

Un moment de vérité

Avec l'affaire Cahuzac, le mensonge s'est invité en maître sur la scène politique. Plus la transparence s'installe au c?ur de l'exigence mediatique jusqu'à ressembler à de l'inquisition, plus une certaine opacité, essentielle à notre respiration, va trouver refuge dans la littérature. Nous voici revenus à l'époque où Gide expliquait que la vérité-vraie se nichait dans les replis de la fiction. Nelly Alard s'inscrit, avec le Moment d'un couple, dans la lignée de ces grands auteurs, persuadés que si toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, il n'est pas toujours nécessaire de les énoncer pour qu'elles soient entendues.

Juliette et Olivier forment un couple très heureux. Il est journaliste politique dans un journal de droite. Il aurait pu, tout aussi bien, exercer ses talents dans un journal de gauche. Il rencontre sans arrêt des personnalités politiques, c'est un peu son métier dans ce journal. Par ailleurs, c'est un homme au foyer, un père moderne qui a dépassé les clivages traditionnels entre hommes et femmes dans les tâches domestiques. Il adore, par exemple, s'occuper de ses enfants qui sont encore très petits.

Lire la suite

jeudi 22 août 2013

2107. Nouvelle Revue Littéraire : La Nostalgie heureuse d'Amélie Nothomb par Lilian Auzas

La Revue Littéraire va reprendre en 2014 avec Angie David comme rédactrice en chef. Il y aura trois livraisons par an : un "spécial rentrée littéraire", un "spécial écrire" avec six extraits de manuscrits de premiers romans et un "spécial écrivain" avec, pour commencer, le numéro qui sera consacré à Albert Camus en cours d'élaboration.

En attendant, une nouvelle équipe de chroniqueurs se met en place dont nous présentons, ici, les premières critiques littéraires.

Nous commençons cet automne avec l'article que Lilian Auzas consacre au nouveau livre d'Amélie Nothomb :

LA NOSTALGIE HEUREUSE D'AMÉLIE NOTHOMB par LILIAN AUZAS

L'enfer d'Amélie Nothomb

par Lilian Auzas

Comme beaucoup de lecteurs, je ne rate jamais le Nothomb de l'année. Et depuis l'an 2000, à la terrible question de n'en choisir qu'un parmi son ?uvre, ma réponse était invariable. Je répondais : Métaphysique des tubes. Dorénavant, ce sera La Nostalgie heureuse, son vingt-deuxième roman paru chez Albin Michel.

Le printemps
Vit un ange
Rayonnant de lumière
Descendre du ciel sur la terre
Mais un pied insolent l'écrasa.

Heinrich von Kleist, La Famille Schroffenstein

Lire la suite

samedi 21 février 2009

955. RL N° 38.Avant-propos par Florent Georgesco

LITTÉRATURE VERTE

Lire la suite

jeudi 10 juillet 2008

624. La possibilité de Carla.

"La première fois que j'ai rencontré Carla Bruni, au bout de quelques minutes, j'ai eu une impression étrange. Ce n'étaient pas seulement les chats qui, un par un, se détachaient du divan avec lequel ils se confondaient auparavant dans la pénombre. C'était chez elle une tension, une inquiétude; et j'ai fini par m'en rendre compte : aussi incroyable que cela puisse paraître, c'était elle qui était intimidée.

Je n'ai vraiment compris que quelques minutes plus tard, à l'arrivée du pianiste, lorsqu'il m'a demandé :

« Est-ce que vous vous rendez compte de ce que vous avez fait, avec ce poème ? »

C'est surtout le premier vers, je me souviens, qui l'impressionnait : « Ma vie, ma vie, ma très ancienne...»

Je sais bien que je suis l'auteur, mais en poésie on a toujours un peu moins l'impression de l'être ' il ne m'a jamais paru invraisemblable que deux personnes, à deux moments différents de l'Histoire, écrivent par hasard le même poème. On se sent plutôt comme le découvreur (en termes juridiques, l'« inventeur » ) d'un trésor. Ou comme ces explorateurs qui, après plusieurs semaines de marche dans la jungle, tombent sur les ruines d'une cité disparue.

Il y avait aussi autre chose, qu'elle ignorait. Bien des années plus tôt, une fille m'avait dit que j'aurai, tôt ou tard dans ma vie, quelque chose à faire avec Carla Bruni. Ce n'était pas une cartomancienne, elle travaillait dans un magazine pour jeunes filles; mais elle détectait réellement des choses avant qu'elles ne se produisent. Je crois aux intuitions, aux présages, c'est sans doute pourquoi je me sentais si curieusement détendu, ce soir-là.

Cette chanson devait avoir lieu; elle était inévitable.

Lors de notre deuxième rencontre, extérieurement, peu de choses avaient changé; il y avait juste deux personnes devant sa maison ' la sécurité-. Mais Carla, elle, avait changé; il y avait en elle une gravité qui ne s'y trouvait pas auparavant ' la conscience de sa responsabilité-, de toute évidence. Son destin était si extraordinaire qu'elle ne pouvait plus que l'accepter; d'où, en elle, une nouvelle douceur. Sa voix avait gagné en sensualité, aussi. En un mot, elle avait mûri. Bien sûr, cela faisait déjà longtemps qu'elle était une personnalité publique ; mais j'ai bien senti qu'elle avait franchi un cran supplémentaire. Elle revenait juste de Londres, et sans doute ça avait joué, la famille royale, etc. Même si elle y était mieux préparée que d'autres, j'imagine que ça ne doit pas être rien de se sentir l'image de la France.

Et puis, il y a aussi que tout le monde aime bien les jolies filles (et, différemment, les chanteuses). Pour la première fois de sa vie sans doute, elle était en position d'être critiquée, voire détestée, d'être la « cible des médias » aussi. Nous avons un peu parlé de ça ; la chanson était presque finie. J'étais content. C'est un slow, un slow-rock plutôt. Des gens, je le sais, vont s'aimer sur cette chanson, des gens plus jeunes qu'elle et que moi. C'est un sentiment ambigu, un peu poignant, agréable finalement.

Mon seul regret, c'est qu'elle ait décidé de ne pas donner de concerts. C'est dommage, en particulier pour ce titre ' c'est le type même de chanson où il est possible qu'un soir, grâce au public et à je ne sais quoi, se produise quelque chose d'inoubliable. Mais, évidemment, je comprends ' la sécurité de ce genre d'événements-, ce n'est pas très facile à organiser. J'aimerais bien pourtant qu'il ait lieu, ce concert ' et que ce soir-là, par hasard, je sois dans la salle-. Ce serait une belle troisième rencontre. J'aimerais bien, mais je n'y crois pas trop. Elle vit maintenant tout en haut, où les possibilités sont restreintes."

Michel Houellebecq.

Lire la suite

mercredi 18 juin 2008

603. La Revue Littéraire (Printemps/été 2008)

Voici :

dimanche 13 janvier 2008

342. "B" : Cyril Montana : "La faute à Mick Jagger" par Marion Prigent pour la R.L.33

Cyril Montana : "La Faute à Mick Jagger" Le Dilettante, 224 pages, 17 euros

Mousse est une baba cool, elle appartient à cette génération beatnik qui est en quête d'ailleurs. Trente ans plus tard, elle se nourrit de yaourts et de citrons, est habitée par l'esprit de Mick Jagger, « dieu de l'amour et de la destruction », et cherche à se libérer de l'esprit de Demis Roussos qui parasite ses ondes télépathiques. Elle disparaît régulièrement pour s'adonner à des bains d'algue clandestins dans des baignoires d'hôtels, jusqu'à ce que Simon soit prié de venir la chercher et de payer la note.
Simon, c'est le fils de Mousse. Il est hypersensible. On le voit ainsi s'émouvoir à Oradour-sur-Glane ou se passionner pour les documentaires animaliers. Viennent s'ajouter à toutes ces émotions une fiancée hystérique et suicidaire, sans compter la mère hippie en perdition. Trente ans plus tôt, celle-ci avait décidé de prendre la route. Simon avait d'abord atterri chez sa grand-mère, qui se passionnait pour Marcel Amont, le patinage artistique à la télé et le chauffage centralisé au sol. Puis son père, tout aussi bab que la mère, le ballotta de ferme-garderie beatnik du Morvan en maison glauque du Luberon où défilaient « intellectuels révolutionnaires » et autres « clochards célestes ». Enfin, Paris où il se retrouva à partager une chambre lugubre avec un père drogué et malade. Simon aussi est en quête d'ailleurs : il rêve de normalité, des surprises de Pif Gadget, de lunettes et d'appareil dentaire. Il adore les HLM neufs et De Funès. Sa réalité est tout autre. Son père préfère Dewaere à Gabin, Gainsbourg à Joe Dassin.
É travers le regard de Simon, ce sont deux époques qui sont évoquées, tour à tour, au fil d'anecdotes, souvenirs et menus événements. De cette narration rompue entre distance et présence, hachée entre le passé et le présent, naît un récit drôle, coloré, acide, électrique, tendre, quelquefois poétique. Chaque chapitre se présente comme un plan-séquence, un îlot, un arrêt sur image. Mais ces bouts de temps suspendus, reliés les uns aux autres, prennent sens, se répondent et font progresser le récit. Simon plante le décor de son enfance et nous livre parallèlement sa vie d'adulte. Deux époques distinctes, mais qui juxtaposées finissent par s'entrechoquer. Simon c'est ça : le résultat de cette confrontation, un peu désordonné, pas mal dérouté.
L'écriture est vive et précise, elle trace une suite de portraits ou de situations pittoresques et imagés. Bien plus que l'histoire en elle-même, ce sont le ton et la construction qui captent notre attention. Le récit est léger, désaccordé, rythmé, souvent fantasque. Chaque personnage englobe un univers fait de couleurs, de sons, d'objets. Chaque portrait, chaque moment est un saut dans une époque, dans un décor, dans une ambiance. Cyril Montana nous transporte dans un univers très romanesque, version 70's et nouveau millénaire : péripéties dérisoires et décalées. En somme, le récit de deux générations un peu dépassées par le monde et sa réalité. Tout cela fait de La Faute à Mick Jagger un livre original, drôle et captivant. Le titre est déjà un appel à la lecture, il attise notre curiosité et nous promet un récit déjanté et amer. Ce ton persiste au fil des pages, de plus en plus délectable, pour peu que le lecteur soit, lui aussi, en quête d'ailleurs.

Marion Prigent

Ndrl : Un article de Clarabel.

dimanche 6 janvier 2008

327. "B". Antoni Casas Ros : "Le Théorème d'Almodovar" par Cecilia Dutter. (R.L. 33)

Nous poursuivons la publication en ligne des notes de lecture de La Revue Littéraire N? 33 à paraître le 25 janvier 2008 pour lancer la discussion autour de la première sélection des Prix@"B".

Antoni Casas Ros : "Le Théorème D'Almodovar" Gallimard, 160 pages, 12,50 euros

Roman ? Récit autobiographique que l'imagination vient nourrir et prolonger ? Nous ne savons rien d'Antoni Casas Ros, sinon qu'il est l'auteur de cette pépite, premier texte fort, dense, incroyablement maîtrisé.
« J'écris uniquement pour comprendre comment une autre fête peut se trouver au centre du vide », voilà le théorème que le narrateur, mathématicien émérite, se propose de démontrer sachant que les données du problème sont celles-ci : « Pour avoir une vie, il faut un visage. Un accident a détruit le mien et tout s'est arrêté une nuit, à vingt ans. »
Avant la fête, c'est une vie recluse qui attend celui dont le visage est défiguré au point qu'il n'ose se confronter à autrui. Alors, pour gagner sa vie, faire des rencontres virtuelles et garder un contact ténu avec le monde, il y a internet et sa toile.
Mais par-dessus tout, il y a l'imaginaire. Là, pas de frontière. On peut rêver qu'on rencontre Almodovar, que « l'étendue de son regard » permet « d'écouter son visage » et de mettre en scène sa propre vie. C'est peut-être cela le théorème d'Almodovar : « il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l'horreur en beauté ». L'?il du cinéaste « est celui de quelqu'un qui sait que le blanc et le noir ne doivent jamais faire du gris mais vibrer en flirtant outrageusement l'un avec l'autre, ébahis par la soie d'un coup de langue qui toujours abolit le hasard ».
Et puis, on peut rêver qu'il vous a présenté Lisa, travesti au corps androgyne tout droit sorti d'un de ses films, qu'elle seule saura délaisser la forme en tombant amoureuse de l'essence, qu'elle vous confectionnera un masque de carton pour sortir au grand jour. Et l'on sera comme les autres car « quel visage peut traverser le temps sans devenir un masque » ?
Oui, avec Lisa, on pourrait tendre vers l'absolu qu'on s'est fixé : une relation qui ne serait plus coincée dans « l'alternative : sentimentalité-indifférence » et revendiquer une troisième voie, celle d'un simple partage.
É la réflexion, on peut même décider d'accueillir dans sa vie le cerf qui a causé le dramatique accident de voiture dont on a été la victime. On peut l'héberger, le caresser, le nourrir tel un fantasme de renaissance après les années sombres.
C'est un monde sans Dieu qu'implique le théorème, un monde où l'être se fond dans la gr?ce d'une parcelle de temps qui s'écoule pour faire toute sa place à l'intensité du moment, un monde où l'individu se laisse simplement traverser par le grand flux sans projection dans l'après. Un monde athée revendiqué. Mais l'est-il vraiment ? Le vide d'Antoni Casas Ros est rempli de cette prodigieuse proximité avec soi-même, solitude acceptée autorisant l'impeccable osmose avec l'instant, et cette faculté ' le sait-il ? ' est souvent l'apanage des mystiques qui, comme lui, prennent leur envol pour regarder la terre de très haut. Peut-être bien du Ciel, qui sait ?

Cécilia Dutter

Ndlr. É écouter et à lire sur le site de Télérama, la présentation et la critique de Nathalie Crom.

Sur le site de l'auteur, né en Catalogne française en 1972, vous pouvez lire le début de son roman et un entretien avec son éditeur Seix Barral ou il annonce son prochain livre : "Chroniques de la dernière révolution".

jeudi 3 janvier 2008

320. Helena Marienské : "Le degré suprême de la tendresse". par Stéphanie des Horts (R.L. 33)

Héléna Marienské : "Le Degré suprême de la tendresse" Éditions Héloïse d'Ormesson, 210 pages, 19 euros

Bel exercice de style que nous offre la troublante Héléna Marienské. Comme quoi une tête bien faiteâ?¦ vous connaissez la suite ! Bel exercice de style donc, n'en déplaise à son auteur qui revendique là un ouvrage politique et féministe. Si, si, elle y croit et même plus, elle y tient ! Comme ses héroïnes, gourmandes, qui tiennent aussi la chose avant de la croquerâ?¦ Alors donc, le degré suprême de la tendresse selon Héléna ou selon Dali, macho par excellence, quelques mots savamment choisis pour définir le cannibalisme. Et de cannibalisme ici, il est grandement question ! Du plus doux, du plus suave, du plus exquis ou comment trancher le sexe masculin sans plus d'égardâ?¦
Pour résister à l'attentat phallique ou par joie de la dialectique, pour contrer le pouvoir classique ou tout simplement plaire à son public, l'auteur nous offre quelques pastiches plus ou moins académiques traitant d'un sujet singulièrement frénétique.
É la manière de Michel Houellebecq ou les errances de l'homme terne et complexé, souffrant d'une maniaco-dépression car son appendice naturel, au mieux de sa forme, n'excède pas les onze centimètres. Armé d'un sécateur et d'un double-décimètre, il soumet les m?les de couleur à une érection forcée avant de leur tailler la chose bien nette pour éviter tout débordement inutileâ?¦
É la manière de Tallemant des Réaux, l'angélique marquise Héloïse séduit un roi mais lui préfère un capitaine de galère bien velu, lequel n'a de cesse de lui ouvrir la bouche et d'y coller ce qu'il ne devrait pas. Bien mal lui en prend, la jubilation attendue se teintant de rouge sangâ?¦
É la manière du bon docteur Destouches qui envoie ses compliments les plus recherchés à son cher Roger Nimier, compliments que nous ne retranscrirons pas ici par souci de la bienséanceâ?¦
É la manière de Jean de La Fontaine qui sut écourter le monument divin d'un rat belliqueuxâ?¦
É la manière de Christine Angot : « j'avais craché le morceau comme on dit »â?¦
É la manière de Michel de Montaigne ou comment une jolie pucelle se méprit sur les intentions de son vieux mari et croqua de bon appétit la saucisse toulousaine que ce dernier lui offrit pour ses étrennesâ?¦
É la manière de Vincent Ravallec, narrant les aventures de Chupa Chups, nouvelle bombe du Crazy Horse qui voit des bandits partout, de Joe Dalton à Philippe de Villiers, et s'empresse de les couper menuâ?¦
É la manière de Georges Perec, sans Eâ?¦ ni compassion pour un arrogant phallus à l'obscur fatumâ?¦
É la manière d'Héléna Marienské avec talent, un rien de génie et une ironieâ?¦ MORDANTE !

Stéphanie des Horts

319. La Revue Littéraire "B". du N° 33

La Revue Littéraire N? 33 (1er trimestre 2008) sera en librairie le 25 janvier. En attendant, et ce sera notre contribution initiale aux délibérations pour la première sélection du Prix@"B", (cf liste complète des ouvrages publiés dans la rentrée d'hiver) voici les 25 livres qui y feront l'objet d'une chronique :

  • Patrick Rambaud, Chronique du règne de Nicolas Ier, Grasset
  • Yann Moix, Mort et vie d'Edith Stein, Grasset
  • Frédéric Roux, L'Hiver indien, Grasset
  • Antoni Casas Ros, Le Théorème D'Almodovar, Gallimard
  • Alessandro Perissinotto, Mail à mon juge, Gallimard
  • Jérôme Garcin, Son excellence, monsieur mon ami, Gallimard
  • Louis Calaferte, Direction, Carnets XIV, 1992, Gallimard/L'Arpenteur
  • Joël Egloff, L'homme que l'on prenait pour un autre, Buchet-Chastel
  • Dawn Powell, Le Café Julien, Quai Voltaire
  • Héléna Marienské, Le Degré suprême de la tendresse, Héloïse d'Ormesson
  • Sax Rohmer, Le Mystérieux Docteur Fu Manchu, Zulma
  • Pascal Garnier, La Théorie du Panda, Zulma
  • Stefan Heym, Les Architectes, Zulma
  • Cyril Montana, La Faute à Mick Jagger, Le Dilettante
  • Annie Saumont, Les Croissants du dimanche, Julliard ; Gammes, Joëlle Losfeld
  • Philippe Besson, L'Homme accidentel, Julliard
  • Nicolas Fargues, Beau Rôle, P.O.L
  • Cormac Mac Carthy, La Route, L'Olivier
  • Michèle Desbordes, Les Petites Terres, Verdier
  • Eric Chauvier, Si l'Enfant ne réagit pas, Allia
  • Laurence Tardieu, Rêve d'amour, Stock
  • Claire Vassé, Le Figurant, Panama
  • Brigitte Kernel, Fais-moi oublier, Flammarion
  • Patrick Raynal, Lettre à ma grand-mère, Flammarion
  • Miranda July, Un bref instant de romantisme, Flammarion

La première sélection des Prix@"B" sera de 4 ouvrages pour chacun des 9 prix "B", soit 36 titres. Nous attendons vos propositions.

Pour commencer, puisque Gillou le Fou semble très impatient à ce sujet, je mets en ligne la note de lecture de Stéphanie des Horts sur le livre d'Héléna Marienské : "Le degré suprême de la tendresse". Dans les sélections "B", les livres apparaissent, par principe sans le nom de l'éditeur, comme nous n'y sommes pas encore, je précise qu'il s'agit d'un livre publié aux Éditions Héloïse d'Ormesson. (Billet ci-dessus)

P.S. J'ajoute à la liste un roman que nous avons reçu trop tard et que je suis en train de lire avec beaucoup de plaisir : "Émile et les menteurs" d'Alain Besançon qui paraîtra en février aux Éditions de Fallois.

P.P.S. Je rappelle que nous avons pour principe de ne pas traiter dans la R.L. les ouvrages publiés aux E.L.S.

vendredi 28 septembre 2007

158. La Revue Littéraire bis : David Foenkinos par Radu Bataturesco

David Foenkinos, Qui se souvient de David Foenkinos ?, Gallimard, 179 pages, 16,90 euros

Je ne connais David Foenkinos ni d'Éuve ni d'Adam, comme dirait Amélie (Nothomb). Je ne sais pas ce qui se passe entre ses deux oreilles (1), comment il réagit en cas de bonheur (2), je n'ai même pas pensé à vérifier le potentiel érotique de sa femme (3). Quoique : ce dernier titre avait en son temps accroché mon attention hormonale pour s'essouffler prestement : trop bon, trop rentre-dedans, trop d'étalage perso pour attirer le micheton, même si la fiction dépassait virilement la biographie dans toute cette sensualité promise. L'écrivain maquereau est une espèce qui m'enchante encore moins que l'écrivain qui écarte les jambes sur les ondes ou enlève le haut dans les pages des magazines. Bref, les a priori étaient un poil défavorables quand j'ai envisagé une note de lecture consacrée à son opus 2007 : Qui se souvient de David Foenkinos ? Là encore, le titre m'a fait tiquer : le coup de l'autopromo, genre prétérition bon marché, qui veut attirer la sympathie dès la couverture, très peu pour moi. Et puis l'accroche en blanc sur le bandeau rouge: « Peut-être vous ? », interpellation facile, même si parodique. Et puis encore : Qui connaît David Foenkinos ? comme dirait Ségolène (Royal). J'ai donc investi les 16 euros 90 la main lourde mais le c?ur libre : se faire envoyer le livre par le service de presse de Gallimard est une pression subliminale dont les effets pervers sont non mesurables.
Qui se souvient de David Foenkinos ? est le journal d'un écrivain raté dont l'heure de gloire a duré un été, le temps de figurer sur les listes du Goncourt. Touché par le syndrome Bartleby, en totale panne créative, il croit avoir eu une idée de roman dans le train Genève-Paris, pour la perdre aussitôt. Tout le livre repose sur la recherche de cette idée : le narrateur David Foenkinos va jusqu'à consulter une voyante et un docteur mnémotechnicien pour la retrouver (ce que l'auteur David Foenkinos ne ferait pas). Éa tourne autour du pot comme un chien autour de sa queue, ça tourne au blues de l'écrivaillon, ça tourne autour de son ego en proie aux doutes existentiels. Dans cette intrigue mince comme du papier vélin, quelques personnages attachants, quelques moments drôles, quelques jolies réflexions sur la dégradation du couple. Le narrateur DF est paumé dans son ménage, son ?uvre, sa vie. Il la joue humble et égaré, narcissique mais auto-ironique, il met des dosettes d'humour dans ce sujet suranné et antipathique (la crise d'inspiration) ' vieilles stratégies de communication qui peuvent toujours rendre service. Et, on le devine depuis la couverture, il utilise sa bio à des fins fictionnelles : les titres de ses livres, les noms de ses concurrents à la gloire et autres petits événements sont bien réels. Quantifier la bio et la fiction, distinguer le vrai du faux peut divertir/intriguer le lecteur. Trouver des clés d'interprétation dans ce genre de mélanges peut intéresser certains clients germanopratins. Qu'est-ce que vous avez contre la biofiction ? se révolterait Christine (Angot), qui en boit tous les jours et qui, soit dit en passant, n'a pas le millième du savoir-faire rhétorique davidfoenkinosien. Rien, je répondrais, surtout quand les miroirs faux-fuyants des mises en abyme donnent des éclairages poétiques, quand les symétries sont bonnes malgré leur prévisibilité (début et fin des hostilités), quand l'écriture se met fébrilement au service du propos. Ce qui est le cas pour Qui se souvient de David Foenkinos ? Peut-être vous ?. Mais les sujets biotendance, avec la morphologie et le métabolisme de l'écrivain sur la place publique, avec ses viscères, la qualité de son sperme et toutes ses petites misères sexuelles, ont déjà fait le bonheur financier de Michèle (Houellebecque). DF a indéniablement du talent ; une belle syntaxe, un certain génie des facéties ; le problème est ce qu'il en fait. Avec ce type d'histoires, maigrichonnes et pleurnichardes, il ne va pas reconquérir les lectrices perdues. Après lesquelles il court avec des poumons de coton.
S'il avait l'obligation, par contrat, de livrer un livre à terme à l'éditeur, DF aurait pu invoquer une angine blanche, comme Cécilia (Sarkozy), pour gagner du temps, densifier son récit (il ne se passe quasiment rien les premières cent pages) et enlever les quelques platitudes parsemées çà et là (p. 19 : « Au début d'une relation, on veut tout connaître de l'autre ; on parle pendant des heures. Et, entre deux discours, on copule joyeusement » ' banalité proche du truisme ; p. 42 : « En la quittant, j'ai lu dans son regard une réelle tristesse, et c'était la dernière tristesse » ' ben oui, puisqu'il la quitte ; ou p. 62 : « Nous nous sommes serrés dans les bras l'un de l'autre un instant qui pourrait encore durer maintenant, mais qui dura le temps d'un battement de c?ur. Il y avait tant de tristesse entre nous » ' quelle émotion !) ou les blagues potachières à la sauce oxymore (p. 54 : « Les points noirs de son visage étaient bien la dernière chose dont j'avais besoin après une nuit blanche »).
DF nous régale de phrases de porcelaine dans des assiettes de carton et l'on reste quelque peu sur sa faim.

Radu Bataturesco

(1) David Foenkinos, Entre les oreilles, Gallimard, 2002. (2) David Foenkinos, En cas de bonheur, Flammarion, 2005. (3) David Foenkinos, Le potentiel érotique de ma femme, Gallimard, 2004.

mardi 18 septembre 2007

153. Mono-Prix

Voici les ouvrages publiés par le groupe Gallimard qui figurent sur les premières listes des principaux prix littéraires. Nous ne pouvons, à La Revue Littéraire, que féliciter les auteurs, qui méritent tous bien cette distinction, avoir une pensée pour les rares écrivains publiés par ce groupe qui ne figurent pas dans ce cortège, et enfin, poser incidemment une question : est-ce bien raisonnable?

GONCOURT:

Pierre Assouline : Le portrait (Gallimard)

Marie Darrieussecq : Tom est mort (P.O.L)

Vincent Delecroix : La chaussure sur le toit (Gallimard)

Yannick Haenel : Cercle (Gallimard)

Gilles Leroy : Alabama song (Mercure de France)

Grégoire Polet : Leurs vies éclatantes (Gallimard)

Olivia Rosenthal : On n'est pas là pour disparaître (Verticales-Phase deux)

FEMINA

Dominique Barberis: Quelque chose à cacher (Gallimard)

Marie Darrieussecq: Tom est mort (P.O.L)

Amanda Devi: Indian Tango (Gallimard)

David Foenkinos: Qui se souvient de David Foenkinos? (Gallimard)

Eric Fottorino: Baisers de cinéma (Gallimard)

Gilles Leroy: Alabama Song (Mercure de France)

RENAUDOT

Vincent Delecroix : La chaussure sur le toit" (Gallimard)

Eric Fottorino : "Baisers de cinéma" (Gallimard)

Vénus Khoury-Ghata : "Sept pierres pour la femme adultère" (Mercure de France)

Carole Martinez : "Le coeur cousu" (Gallimard)

Gilles Leroy : "Alabama Song" (Mercure de France)

Cécile Wajsbrot : "Conversations avec le maître" (Denoël)

MEDICIS

Vincent Delecroix: "La chaussure sur le toit" (Gallimard)

Philippe Forest : "Le nouvel amour" (Gallimard)

Eric Fottorino : "Baisers de cinéma" (Gallimard)

Yannick Haenel : "Cercle" (Gallimard)

Gilles Leroy : "Alabama Song" (Mercure de France)

jeudi 13 septembre 2007

146. Anne-Marie Garat. Dossier RL33

Nous préparons pour le N?33 de La Revue Littéraire (à paraître en janvier 2008), un dossier rassemblant les textes d'écrivains qui n'ont pu, pour diverses raisons, paraître dans la presse, à la suite du texte de Camille Laurens. Ils seront mis en ligne ici en attendant.

UNANIMES

par

ANNE-MARIE GARAT, écrivain.

Contre Camille Laurens, quelle unanimité ! Bien avant la parution de son article, ce qui est en soi une anomalie journalistique remarquable, les interventions de presse et de radio se sont multipliées. Leur consensus me trouble : leur addition, la répétition des mêmes arguments, comme si chacun doutait qu'il ait été suffisamment asséné, avait besoin de rajouter sa voix au choeur, d'en être. Les paroles varient, mais c'est le même air. Il y a du crime dans l'air. Ce qui est dit dans cet article est assez scandaleux pour que se soulève un coin du manteau de la littérature, des moeurs de certain milieu éditorial et journalistique. Camille Laurens lève un lièvre qui fait courir beaucoup de chasseurs ; même ceux qui se sont réveillés à retard rejoignent la meute, hallali. Elle a d? dire quelque chose de très grave, qui met à mal bien des conventions, énoncées ou tacites. Par exemple, celle du journalisme littéraire, seul autorisé. On peut toujours dire sous le manteau, on ne s'en prive pas, dans les rédactions, les librairies, entre amis, qu'un livre en singe un autre, qu'il en est la démarque plus ou moins habile, l'écrire est explosif. On sait que les écrivains, des plus grands aux plus médiocres, recyclent à l'infini l'immémorial de la littérature, font leur miel et leur merde du fonds commun, les cimetières sont dévalisés, enchantés, profanés, et les morts ne protestent pas qu'on visite leur tombe. Les vivants parfois ; c'est qu'ils ne sont pas morts. Ils s'émeuvent, à tort, évidemment : ils ne sont propriétaires de rien, à peine de leur vie, surtout pas du langage dont ils l'instruisent. L'art est vol, cambriolage royal, dépeçage, équarrissage barbare. Là où cela devient litigieux, c'est ce que font les cambrioleurs de leur rapt. Entre Picasso visitant les Ménines et le faiseur du coin qui copie, laborieux, la différence est visible. Mais avec l'habile, le roué, qui sait la valeur marchande du recyclage bien habillé, l'imposture est plus délicate à signaler. C'est juste là que Camille Laurens met le doigt, aïe. Normalement, ce n'est pas à l'écrivain, surtout pas, d'émettre un murmure. Il lui en chaut : Marie N'Dyaye en a pris pour son grade. Non, ce serait plutôt au critique littéraire (je ne parle pas du journaliste) de le faire, qui, en dépit de ses efforts, peine à mettre vraiment son nez là-dedans. Il y a de ces questions susceptibles, qui pourtant le mettent au défi de jouer son rôle. Par exemple, de prendre le risque, parfois, de distinguer la littérature de son image. Son fac similé. L'oeuvre du produit. Il ne s'agit pas de sincérité, de vécu, d'authenticité. Il s'agit de l'écriture et de la coïncidence avec son dessein, il s'agit du dessein. Je n'ai pas dit du thème, du sujet, de quoi ça parle. Un livre ne parle pas de ou sur. Il écrit. Un artefact absolu de langage qui engage la responsabilité ; il met à nu. Certains habillent, contrefaçon, produit dérivé. C'est que, quoi qu'on en dise, la littérature touche son revenu du capital symbolique. Se draper de ses nobles oripeaux est de bon rapport. Certes, difficile à discerner, il faut chausser de sacrées lunettes : il faut être un lecteur. Et n'en déplaise au choeur unanime des offusqués, la lecture d'un écrivain est à entendre. Il n'est pas le dernier des derniers à pouvoir lire, il est le premier. Et parfois, le plus malheureux, le plus désespéré de savoir, en son for intérieur, de quelle dette, quelle accablante dette d'impuissance, il est redevable à ce qui l'a nourri, la lecture. Des morts et des vivants. Ce dialogue infernal et sublime, sans lequel il n'y a pas littérature. Marie Darrieussecq est faible d'invoquer sa maman, elle est toute seule en face de son livre. Nous, seuls avec le sien à en juger. Là où Camille Laurens est faible, c'est d'invoquer une injustice là où il y a iniquité, le droit échouera à l'entendre. Le choeur de ses détracteurs le sait bien, tir groupé.

Une autre convention, éditoriale. Je lis qu'un éditeur a pouvoir de diagnostiquer hystérie de l'une, santé intellectuelle de l'autre, sans hésiter, extralucide. Que son métier soit de publier avec conviction les auteurs qu'il élit, c'est la moindre des choses à laquelle s'attendre. Qu'il prétende accéder aux arcanes de la création, à son alchimie intime, occulte et impure par nature, en est une autre. L'imaginaire du langage et sa genèse, si savants, si pertinents soient les généticiens du texte, résiste à cette radiographie, dont se prévaut l'éditeur en question. Il se croit propriétaire, il oublie que sa prérogative contractuelle s'arrête à la location. Qu'il décide d'avancer la fin de son bail, c'est son droit. Mais il le fait unilatéralement, en des termes insultants de congé, par affichage public, envers quelqu'un qu'il traite comme son obligé, son débiteur. Un auteur, sommé de se taire, désobéit : congédié. Ainsi le faisaient les bourgeois de leurs domestiques, une fois qu'elles avaient servi. Commerce de l'esprit comme du corps. L'auteur appartient-il ? C'est peu dire qu'il y a, dans cette violence de l'expulsion, l'intention de punir, d'humilier. Mais l'excès d'ire trahit des visées implicites : placer un auteur dans un jury, entend-il gratitude, allégeance ? Les dames du Femina apprécieront. Entre une écrivaine primée et l'autre en piste pour les prix, il n'y a pas photo. Camille Laurens est un cheval fourbu. Du balai. Cela se dit dans les rédactions, entre amis ; cela ne s'écrit pas. Ni que ce traitement est indigne. Ni que le genre de l'intéressée y est pour quelque chose. Un homme aurait-il été traité de cette manière ? Les écrivaines, même hostiles à l'initiative de Camille Laurens, devraient se sentir concernées dans leur hystérie génétique. Il a quelque chose de choquant à voir de quelle jouissance suspecte se rengorge l'unanime choeur à ce diagnostic. Il a derrière cette affaire accidentelle, que la saison exacerbe, beaucoup de motifs, d'enjeux, d'intérêts inavoués, de faillites et d'abus de pouvoir, qui devraient nourrir une réflexion au lieu d'une polémique. Il y faudrait du courage et de l'honnêteté. Un voeu pieux ?

Anne-Marie Garat.

Le 4 septembre 2007

Archives Syndication
septembre 2013 (271)
août 2013 (235)
février 2009 (196)
juillet 2008 (177)
juin 2008 (192)
janvier 2008 (273)
septembre 2007 (271)
août 2007 (235)
fil rss
fil rss commentaires



Copyright
Top